Commandant Moens, un destin hors du commun
Jean Moens - Guerre des Tranchées - 1914-1918
COMMANDANT MOENS
Un destin hors du commun
INTRODUCTION
« L’histoire peut élargir, compléter, corriger, voire réfuter, le témoignage de la
mémoire sur le passé, elle ne saurait l’abolir. »
Paul Ricoeur, philosophe
Depuis longtemps, j’ai pu remarquer que le destin de chaque être humain, ou
tout autre être vivant sur la planète Terre, est intimement lié à l’espace et au
temps ; au lieu où il se trouve et à l’époque qui l’a vu naitre.
Que l’on soit né riche ou pauvre ; au nord ou au sud ; à l’est ou à l’ouest ; notre
destin est toujours influencé par ces mêmes facteurs de lieu et d’époque.
Les conflits incessants, les invasions, les transhumances, les phénomènes
climatiques, les luttes sociales, les prises de risques délibérées ou non, ou tout
simplement le mode de vie, façonnent l’avenir de chacun d’entre nous.
Les événements qui se sont déroulés durant la première moitié du 20ème
siècle en Europe, notamment en Belgique, étant abondants en termes de
malheurs et de cruauté, les rescapés de cette période ont été invités à remplir
un « devoir de mémoire » pour tenter d’épargner ces fléaux aux générations
futures.
C’est pour alimenter modestement l’historiographie de cette période trouble
et accomplir un « transfert de mémoire », que j’ai entrepris de raconter, dans
cet ouvrage, l’histoire du commandant Moens, mon grand-père paternel.
Quand les témoins disparaissent, ce n’est plus que par les différentes formes
d’art – l’écriture, la peinture, la sculpture – que l’on perpétue l’action d’un
homme du passé pour l’inscrire dans la mémoire collective à la place qui lui
revient.
Aujourd’hui, 70 ans après sa mort, que retiendront les nouvelles générations
des nombreux actes de bravoure du commandant Moens, souvent pris au péril
de sa vie, pour que vivent libres sa famille et ses compatriotes ?
Né en 1946, j’ai été bercé pendant toute mon enfance dans le souvenir de cet
homme, mon héros, que je n’ai malheureusement connu que par les récits que
m’ont sublimé des membres de ma famille et des personnes qui ont eu le
privilège de côtoyer un tel personnage.
Il est des hommes, en ce monde, dont le destin contribue à faire évoluer la
société dans laquelle ils vivent. Le destin d’un homme ne peut se comprendre
à sa juste mesure qu’avec le recul de l’histoire. Il m’est apparu que le temps
est aujourd’hui venu pour moi de ranimer la flamme du souvenir du
commandant Jean Moens, dont le destin de combattant est, me semble-t-il, un
bel exemple pour ma génération et celles à venir.
Jean Moens jr
LA « BELLE EPOQUE »
Le dimanche 28 décembre 2014, un combattant meurt, un témoin disparait !
Albert Moens s’en est allé à l’âge de 95 ans. A ses funérailles, une délégation de
la Fraternelle de l’Armée Secrète de Morlanwelz et environs a rendu un vibrant
hommage à son président d’honneur. Armée Secrète pour laquelle il était fier
d’avoir servi sous les ordres du commandant Moens, son père, pendant la
seconde guerre mondiale 1940/1945. Il a toujours porté une admiration sans
borne à ce père qui a été pour lui le modèle qui l’a guidé pendant toute son
existence terrestre.
L’histoire contemporaine de ma famille commence, pour moi, par le mariage
de Jean, Charles Moens avec Julie Dussaussois, mes grands-parents paternels,
le 15 mai 1911 à Mont-Sainte-Aldegonde, petite bourgade rurale de Belgique
située dans la province de Hainaut entre Binche et Morlanwelz. Le contexte
était relativement serein. Pour le passé, les dangers de la guerre franco-
allemande de 1870 n’étaient plus qu’un lointain cauchemar qui s’estompait,
même dans la mémoire collective des anciens. Pour l’avenir, les grandes
avancées de la science et des techniques laissaient entrevoir un destin
prometteur aux yeux des jeunes mariés.
Cette période comprise entre la fin du 19ème et le début du 20ème siècle, était
tellement porteuse d’espoir, qu’elle a été qualifiée de « belle époque » pour
évoquer les progrès technologiques, économiques, sociaux et politiques qui ont
précédé la première guerre mondiale. Appelée aussi la « Grande Guerre » ce
premier conflit armé d’ampleur mondiale dans l’histoire de l’humanité, nous
pourrions également le qualifier de « première guerre technologique » en
raison de l’extraordinaire et rapide modernisation des moyens de locomotion
et des équipements militaires.
Plusieurs années avant la déclaration de cette guerre, la course à l’armement
était déjà ouverte entre la France et l’Allemagne. Dans le camp français,
comme dans le camp allemand, les découvertes scientifiques les plus récentes
sont mises à profit par l’industrie de l’armement avec la collaboration active
des grands capitaines d’industrie. La conception de nouveaux véhicules blindés
motorisés, l’aspiration de contrôler l’espace aérien, la déplorable volonté
d’utiliser des gaz asphyxiants, la recherche de nouveaux uniformes plus
pratiques et surtout moins visibles de loin, sont les principaux résultats de
l’exploitation des nouvelles technologies.
Désormais, il ne sera plus possible de miser sans un paramètre qui sera de plus
en plus décisif pour la victoire : la vitesse !
Ce phénomène d’avancées technologiques, on peut, toutes proportions
gardées, le comparer aux progrès que nous connaissons aujourd’hui avec
l’avènement de l’informatique, qui, elle aussi, a d’abord été développée à des
fins militaires. On peut dès lors imaginer à quel point les jeunes de cette
époque pouvaient connaitre, eux aussi, un enthousiasme débordant pour les
nouvelles technologies : l’automobile, l’aviation, la domestication des énergies,
les outils de communication, etc…
C’était le cas de Jean Moens qui, en autodidacte, dévorait toutes les
publications sérieuses disponibles pour assouvir sa soif de connaissances,
notamment en puisant abondamment dans la Grande Encyclopédie
Autodidactique Moderne « Mon Professeur » en 6 volumes, éditée à Paris en
1908 par la librairie Aristide Quillet.
Né à Zele, près de Gent dans la province de Flandre Orientale, le 1er décembre
1889, Jean Moens, est l’ainé d’une famille de six enfants – trois filles et trois
garçons. Ses parents, comme des milliers d’autres familles flamandes
modestes, avaient migré vers la Wallonie proche, en pleine expansion
économique grâce aux mines de charbon et aux industries énergivores comme
l’acier, le verre, ou encore la faïence, qui s’installaient à proximité des
charbonnages : l’eldorado belge !
C’est aussi l’époque au cours de laquelle, cet essor industriel de la Wallonie
permit à la Belgique de figurer parmi les plus grandes puissances économiques
mondiales à la fin du 19ème siècle, non seulement par ses ressources
énergétiques et l’apport d’une main d’œuvre besogneuse dont le nord du pays
était un réservoir abondant, mais également grâce au génie visionnaire du roi
Léopold II, surnommé roi « bâtisseur » et « colonisateur » qui dota la petite
Belgique d’une grande colonie : le Congo !
Eugène Dussaussois, mon arrière-grand-père, est ouvrier mineur au
charbonnage de « La Réunion » à Morlanwelz. Il est installé avec son épouse
Joséphine, affectueusement surnommée « man fine », et leurs trois filles
Honorine, Julia et Julie la cadette, dans une petite maison de type fermette,
facilement repérable par ses murs blanchis à la chaux à mi-hauteur de la butte
de Mont-Sainte-Aldegonde.
Julie, ma grand-mère, en tant que cadette, dut développer des stratégies et
affirmer sa personnalité pour trouver sa place dans la fratrie. Son allure
coquette et raffinée contribua sans doute à lui donner un avantage sur ses
ainées pour faire céder son père à ses désirs. C’est probablement ce qui lui
permit d’être scolarisée et d’apprendre le métier de couturière, alors
qu’Honorine et Julia durent plutôt s’adonner aux rudes travaux domestiques et
des champs pour subvenir à l’incapacité physique de leur père qui, suite à un
coup de grisou au fond de la mine, avait perdu l’usage du bras droit. Notons
que l’obligation scolaire pour tous n’est apparue en Belgique qu’à partir de
1914.
Les familles pauvres ne bénéficiaient pas encore des effets des luttes sociales
âprement menées par les mouvements socialistes. C’est ainsi que mon grand-
père, en sa position d’aîné de la fratrie, fut envoyé dès l’âge de 12 ans dans les
mines de charbon pour contribuer aux maigres ressources de ses parents. Cette
vie souterraine pénible et suffocante n’était pas faite pour lui. Non pas qu’il
craignait le danger et la fatigue, mais son esprit entreprenant et vif le poussera
vers un tout autre destin.
Pour bien comprendre ce qui a pu peser sur son sort, il est intéressant de
s’imprégner du contexte politique de l’Europe à la fin du 19ème siècle, en
soulignant que la guerre franco-allemande de 1870 a été marquée, pour ses
contemporains, et la génération qui l’a suivie, comme étant une défaite terrible
et humiliante pour les français et l’événement fondateur du Reich pour les
allemands.
Pour la Belgique - petit « Etat tampon » entre la France et l’Allemagne – cette
guerre fut le conflit armé le plus proche de ses fragiles frontières qui allait
profondément pétrir les esprits pendant le demi-siècle qui suivra. La jeune
Belgique se retrouvait, tel le petit poucet, coincée entre deux ogres prêts à
s’empoigner à la première étincelle. C’est non seulement la paix qui est
menacée, mais l’existence même de la Belgique qui est en jeu.
En juillet 1870, alertée par la presse, la population belge avait senti à ce point
l’imminence de la guerre, que les épargnants se précipitèrent auprès des
banques pour y retirer leurs avoirs. Réflexe humain que l’on observe encore de
nos jours lorsqu’une crise éclate.
Dans le même temps, le gouvernement belge avait décidé de mobiliser une
armée et il eut fallu la clairvoyance du roi Léopold II et l’habileté de la
diplomatie belge pour sauvegarder in extrémis la neutralité de la Belgique.
Dans ce contexte, un des points marquants de la politique militaire de Léopold
II est sa volonté de remplacer le système d’appel sous les drapeaux des jeunes
gens par tirage au sort au profit d’un service militaire obligatoire pour tous. En
mettant tout le monde sur un pied d’égalité, ce dernier est socialement plus
juste, mais l’opposition conservatrice est vive et la loi instaurant le service
militaire obligatoire ne sera signée par le roi que le 14 décembre 1909… trois
jours avant sa mort.
Néanmoins, pendant cette guerre franco-allemande, près de 55.000 hommes
sont mobilisés en Belgique dans le cadre de « l’Armée d’Observation » en vue
de surveiller tout passage des frontières par les troupes françaises et
prussiennes.
Seuls des soldats français battant en retraite, anéantis par les attaques
allemandes à Sedan, ont pénétrés sur notre territoire, sans aucune velléité,
pour être secourus par la croix rouge belge et les habitants du sud du pays.
C’est de justesse que la neutralité de la Belgique fut sauvegardée !
Ces tribulations chargées d’émotions eurent pour effet, au sein de la
population belge, un regain de patriotisme garant de l’unité nationale et des
libertés constitutionnelles acquises par la révolution de 1830.
Le climat reste cependant incertain car, en dépit des traités internationaux
sensés maintenir la paix entre les nations européennes, un sentiment
belliqueux persiste entre les deux empires rivaux. Le plan stratégique de l’état-
major allemand élaboré dès 1905 prévoyait déjà d’attaquer la France par
surprise en passant par la Belgique et le Grand-Duché de Luxembourg pour
contourner les fortifications françaises érigées sur la frontière commune,
faisant fi des accords précisant la neutralité de ces pays maintes fois rappelés
par leurs gouvernements respectifs.
LA GRANDE BOUCHERIE
Malgré son refus de laisser passer des troupes étrangères sans les combattre,
la Belgique fut envahie par l’armée prussienne à partir du 7 aout 1914.
Pays souverain depuis seulement 84 ans, il n’était plus question pour la
Belgique de se laisser une fois encore dominer par une puissance étrangère,
tant l’empreinte de la patrie et de la liberté s’était solidement ancrée dans la
mémoire collective du peuple belge.
Pour résister aux assauts de l’ennemi, elle mobilisa 117.000 hommes et
demanda de l’aide aux français et aux britanniques. Face à la pression
irrésistible des troupes allemandes, le roi Albert 1er et le gouvernement belge
se réfugient, dans un premier temps, dans la place forte d’Anvers. Mais la
situation est devenue dramatique : les français n’ont pas envoyé de renforts et
l’aide britannique est insuffisante pour résister au pilonnage de la ville
portuaire par l’artillerie lourde du kaiser. Les autorités sont forcées à se replier
sur Ostende avant de se réfugier à Londres.
Une résistance héroïque s’organisa dans les polders de l’Yser inondés
volontairement où l’armée belge, dos à la mer du Nord, résista jusqu’à la fin du
conflit avec l’appui des corps expéditionnaires alliés.
De par sa topographie, le territoire de la Belgique est un véritable boulevard
sur lequel les envahisseurs venaient s’affronter depuis plus de mil ans, qu’ils
soient latins, germains ou autres : le relief est pratiquement plat et les deux
fleuves – l’Escaut et la Meuse – qui le traversent sont des voies de pénétration
navigables naturelles idéales.
Cette guerre sanglante n’avait plus rien à voir avec les guerres féodales d’antan
au cours desquelles les seigneurs respectaient avec panache un code
d’honneur limitant généralement les dégâts à une petite partie de territoire.
On se trouvait maintenant devant un nouveau type de stratégie, forçant tous
les citoyens valides d’une nation à participer à la première grande boucherie
humaine des temps modernes.
Jean Moens a 24 ans. Jeune marié et père d’un enfant, il est mobilisé comme
plus d’une centaine de milliers d’autres jeunes citoyens. Va-t-il y laisser une
veuve et un orphelin ?
Dans la vie quotidienne, Julie sa jeune épouse, et Roland son fils, vécurent un
sort semblable à celui d’une veuve et d’un orphelin pendant toute la durée des
hostilités. Privé de son père, à un moment important de son éducation et de sa
croissance, le petit Roland fut élevé essentiellement par les femmes de la
branche maternelle de la famille : sa mère, sa grand-mère, et ses deux tantes
qui n’avaient pas d’enfant ni l’une ni l’autre. Elles le prirent en affection pour
compenser, tant que faire ce peut, l’absence de son père parti à la guerre.
Les progrès de la psychologie moderne permettent d’affirmer aujourd’hui, que
l’absence d’un des parents peut avoir une influence sur la formation de son
caractère, de sa personnalité, de ses choix de vie jusqu’à la fin de son existence.
Le destin de Roland aurait probablement été différent s’il n’y avait pas eu cette
fichue guerre.
S’imagine-t-on aujourd’hui, dans nos pays d’Europe, la douleur qu’ont pu
endurer tous ces jeunes couples amoureux, de part et d’autre des frontières,
enthousiastes d’entamer, en ce début de 20ème siècle, des projets de vie
brutalement brisés, simplement pour assouvir les ambitions hégémoniques
d’un souverain orgueilleux et capricieux ? Pour les patriotes, on ne se soumet
pas à l’envahisseur : mieux vaut mourir à la guerre que de voir les malheurs de
la nation !
En 1914, les grands stratèges français comme britanniques étaient persuadés
que ce nouveau type de guerre de tranchées serait une guerre d’usure. Sur le
théâtre des opérations militaires, il fallait résister à l’envahisseur allemand,
coute que coute, pied à pied, dans des tranchées sordides dans lesquelles
d’autres types d’envahisseurs faisaient aussi des ravages dans les rangs des
soldats fatigués et démoralisés : les rats, les poux, la gadoue quasi permanente.
Quant aux généraux de l’armée française, ils se cantonnaient dans leur Q-G,
installés confortablement dans des châteaux à l’abri du feu de l’ennemi et trop
souvent coupés de la réalité du front !
Dépourvus de moyens d’observation aériens et de communication rapides,
lorsque des mouvements de troupes allemandes sont supposés, les autorités
militaires n’ont d’autres possibilité que d’envoyer des éclaireurs au sol dans le
« no man’s land « et même jusque dans les lignes ennemies, allant jusqu’à
kidnapper des soldats et gradés allemands afin de les ramener vivants pour les
soumettre à interrogatoire.
Repéré par sa hiérarchie comme étant digne de confiance et pour sa
connaissance de la langue germanique, Jean Moens fut choisi plusieurs fois
pour accomplir ce genre de mission. Il mettait à chaque fois une condition :
être accompagné de son jeune et intrépide frère François, de deux ans son
cadet. Ils avaient partagé la même chambre d’enfant et avaient fait les quatre
cents coups ensemble pendant toute leur jeunesse. François était donc la
personne qu’il connaissait le mieux et il pouvait répondre de son frère comme
de lui-même.
Ensemble, ils partent silencieux, de préférence par une nuit sans lune, habillés
d’une simple tunique sombre, dépouillée de tout élément pouvant les
identifier, munis uniquement d’une arme blanche et de l’esprit téméraire qui
les caractérisent.
Rampant comme des félins, ils s’infiltrent au plus près des cantonnements
allemands, observent les positions des pièces d’artillerie, les mouvements de
troupes, écoutent les conversations, kidnappent, à l’occasion, une sentinelle ou
un officier imprudent.
Le terrain était souvent boueux. Plusieurs rangées de fils de fer barbelés
devaient être sectionnées ou contournées. Il fallait enjamber des cadavres en
décomposition, se glisser dans des trous d’obus aux odeurs âcres de soufre.
Exposés au feu de l’adversaire, ils communiquaient entre eux par gestes précis
et codés. S’ils se sentaient repérés par une sentinelle, ils avaient ordre de la
neutraliser avec la lame de leur seul couteau ou de faire le mort, le temps
nécessaire avant de rebrousser chemin pour rendre compte de leurs
observations à leurs supérieurs.
Toutes ces missions, desquelles ils sortirent indemnes, exigeaient un grand
mépris du danger et un sang-froid hors du commun qui ne manquaient pas
d’impressionner les troupiers et la hiérarchie.
Physiquement et mentalement épuisés, ils avaient droit de temps en temps à
quelques périodes de repos en Grande Bretagne où ils étaient accueillis dans
des familles anglaises pour les requinquer avant de reprendre le combat dans
cette apocalyptique guerre des tranchées.
Tous les officiers de l’armée belge parlaient le français, mais peu d’entre eux
s’exprimaient en flamand. Ce problème de communication nuisible pour la
transmission des ordres à la troupe ouvrit une opportunité d’avancement dans
la hiérarchie pour les éléments bilingues.
Son bilinguisme et ses exploits remarqués propulsèrent rapidement Jean
Moens jusqu’au grade de lieutenant, à qui les autorités militaires confirent le
commandement de la compagnie de discipline du 7ème Régiment de Ligne.
Les hommes versés dans cette compagnie étaient des soldats qui avaient
manqué aux ordres par peur, pour désertion ou rébellion, tant les conditions
de vie leur étaient insoutenables.
Ce fut sa première véritable expérience de responsabilités, son baptême du
commandement, qu’il mènera d’une main de fer dans un gant de velours jusqu’
à la fin de la guerre, à la satisfaction de sa hiérarchie.
METAMORPHOSE
Cette rude expérience militaire contribua à aiguiser chez le jeune lieutenant
une étonnante détermination à la combativité. Il était très exigeant envers lui-
même et envers les hommes qu’il dirigeait. C’est alors qu’il découvrit ses
aptitudes innées au commandement.
Lors de ses séjours en Angleterre, il fut introduit dans le cercle très fermé du
« Secret Intelligent Bureau ». Ce service secret avec ses sections de contre-
espionnage et de renseignement étranger a été créé dès 1908 par le
gouvernement britannique, sous l’impulsion du Premier Lord de l’Amirauté
Winston Churchill, motivé par la menace allemande qui planait déjà sur toute
l’Europe. Jean Moens y suivra, en toute confidentialité, cela va de soi, une
formation spécifique d’agent secret.
C’est pendant la première guerre mondiale que cette organisation d’un type
nouveau remporta ses premiers succès grâce à son réseau d’espions infiltrés
dans les pays neutres et occupés. Son appartenance à ce corps secret
préfigurera son devenir vingt ans plus tard lorsqu’il entrera dans la résistance
armée au cours du second conflit mondial.
Sachant que les historiens considèrent que le bilan humain de cette guerre
s’élève à environ 9 millions de morts, soit en moyenne près de 6.000 morts par
jour, et que, à elle seule, l’héroïque campagne de l’Yser au cours de laquelle les
hommes vécurent pendant trois ans et demi dans des conditions atroces, ôtant
la vie à 16.000 soldats belges, je considère sans flagornerie outrancière que
c’est par miracle que celle de mon grand-père fut épargnée.
Quant à Julie, sa jeune épouse, seule avec son enfant sur les bras pendant ces
quatre années de guerre dans la Belgique occupée, comment a-t-elle vécu
cette horrible situation dans laquelle elle a été précipitée malgré elle ?
Imagine-t-on les angoisses qui ont pu l’oppresser chaque soir quand elle se
couchait seule en priant pour que son mari lui revienne sain et sauf ? Cinquante
ans plus tard, elle en parlait encore.
Dans cette terrible épreuve, elle eut néanmoins la chance d’être entourée par
sa famille. Ses parents étaient certes de conditions modestes mais ils avaient
de quoi subvenir aux besoins élémentaires de leur fille cadette et son enfant.
Son père, Eugène, qui avait perdu l’usage d’un bras lors d’un coup de grisou
dans la mine, avait acquis tant bien que mal la dextérité suffisante pour cultiver
des légumes dans son potager et s’occuper d’un petit élevage de basse-cour
pour nourrir les siens.
Les nouvelles du front étaient rares et souvent déformées. La presse était
censurée. La propagande de l’envahisseur faisait circuler les rumeurs les plus
folles. Les nouveaux moyens de communication par les ondes, la TSF, n’en
étaient qu’à ses balbutiements et réservés aux militaires. Les civils ne
disposaient pas d’informations fiables.
Pour recevoir des nouvelles du front, espérer savoir si son mari, son père ou
son fils était toujours vivant, il fallait avoir la chance que les missives n’aient
pas été interceptées par l’occupant ou perdues dans les combats.
La population occupée est terrorisée par les troupes allemandes, et plus
particulièrement par les régiments de cavalerie Uhlans, qui ont la réputation de
s’adonner à des exactions sur leur passage : pillage, incendie, viols,…à l’image
du comportement traditionnel des vainqueurs d’autrefois qui considéraient
souvent que les campagnes militaires en territoire ennemi étaient considérées
comme des expéditions punitives, surtout si les vaincus avaient le malheur de
s’insurger.
Dans de telles circonstances, les femmes et les jeunes filles sans protection
d’un mari ou d’un père sont des proies faciles pour des guerriers harangués par
leurs chefs, avides de sexe et assoiffés de libations bestiales, se permettant
tous les abus sous le couvert de l’uniforme et de l’effet de groupe.
Pendant le conflit, plusieurs milliers de civils belges se réfugièrent en
Angleterre avec femmes et enfants et participèrent à l’effort de guerre en
travaillant dans les usines d’armement dont la plupart sont situées dans la
banlieue de Londres.
Pour mettre un terme à ces horreurs, de nombreuses tentatives de
négociations secrètes en faveur de la paix eurent lieu, et principalement au
cours de l’année 1917.
Mais il faudra attendre le 11 novembre 1918 pour voir la signature de
l’armistice qui fit enfin taire les armes.
Néanmoins, les pays vainqueurs resteront sur le pied de guerre pendant
quelques temps encore et il fut permis à ma grand-mère de rejoindre enfin son
époux à Eerneghem, en Flandre Occidentale, où naquit leur second fils le 22
septembre 1919 qu’ils prénommèrent Albert – en évocation au roi Albert 1er.
Cette guerre a littéralement métamorphosé Jean Moens. D’une jeune recrue
inexpérimentée, mais volontaire, il devint un homme aguerri par la discipline
militaire, par l’exercice du commandement et l’apprentissage des techniques
d’espionnage. Sans oublier les sacrifices consentis et les souffrances subies,
cette expérience a définitivement forgé son caractère et inspiré son mode de
vie jusqu’à sa mort.
Quant à son épouse Julie, cette séparation imposée l’a inévitablement, elle
aussi, transformée par la force des choses. Comment, après de bouleversantes
retrouvailles, deux êtres humains unis par le mariage se remettent- ils se
remettre de quatre ans de séparation pendant laquelle ils ont vécus des
expériences aussi marquantes dans des circonstances tellement différentes ?
Chacun doit se réadapter comme il peut à la vie commune en acceptant l’autre
tel qu’il est devenu.
Après la victoire, vient l’heure de la reconnaissance pour services rendus à la
patrie : Jean Moens reçu de nombreuses médailles militaires pour faits d’armes
et de bravoure. Le général et ministre de la Défense Nationale Prosper Kestens
eut l’honneur de lui faire savoir que, par Arrêté Royal du 21 juillet 1925, il fut
nommé Chevalier de l’Ordre de la Couronne.
A sa démobilisation, il entra dans le cadre des officiers de réserve au grade de
lieutenant et revint s’installer avec sa famille à Morlanwelz où ils élurent
domicile. Morlanwelz, à cette époque, bénéficiait d’une renommée nationale
et même internationale en raison de la notoriété de la famille Warocqué qui y
fonda une véritable dynastie de maîtres-charbonniers pendant quatre
générations. Trois membres de la famille Warocqué ont renforcé encore leur
pouvoir en se faisant élire d’abord bourgmestres, et puis, députés libéraux.
Ces patrons de charbonnages, outre qu’ils se sont constitués une fortune
colossale, ont fortement contribué à l’essor de la cité et de toute la région du
Centre du Hainaut en misant sur l’industrialisation des ressources
charbonnières.
COURTE DETENTE
L’horreur de la Grande Guerre amena la diplomatie mondiale à mettre sur pied
la Société des Nations (SDN) dont l’objectif principal concernait le
désarmement et la prévention de toute nouvelle guerre.
Cette nouvelle philosophie des dirigeants des grandes puissances pleine
d’espoirs, et surtout d’illusions, s’est malheureusement révélée inefficace par
manque de moyens et de méthode. Elle ne put empêcher la montée du
fascisme principalement en Europe et au Japon.
La guerre ayant couté très cher – en pertes humaines et en destructions
matérielles - à tous les ex-belligérants, les Etats endettés jusqu’au cou auront
recours à une forte pression fiscale pour éponger leur endettement et financer
le redémarrage de l’économie, sauf aux Etats-Unis où l’industrialisation de la
construction automobile et la fabrication en grandes séries d’appareils
ménagers électriques vont remporter un immense succès avant d’atteindre les
marchés européens. Parmi les pays ravagés figurent paradoxalement les plus
grandes puissances coloniales dont les possessions territoriales s’étendent sur
tous les continents : la France et la Grande-Bretagne.
Leurs dirigeants ne purent éviter une profonde crise économique, financière et
sociale qui s’installa progressivement pendant les années 1920 pour atteindre
un pic en octobre 1929 entraînant la faillite de plusieurs institutions bancaires
et l’effondrement de la bourse de New-York : effets dominos garantis !
Toujours passionné de sciences et de techniques, Jean Moens rêve de se lancer
comme indépendant dans un nouveau secteur de pointe très prometteur –
semblable au secteur des télécom d’aujourd’hui - qui est en train de
révolutionner tous les modes de transport depuis le début du siècle :
l’automobile !
Mes grands-parents s’enthousiasment à cette perspective et investissent à
Morlanwelz, centre industriel et d’enseignement florissant, où ils entrevoient
un potentiel intéressant pour entreprendre à leur compte dans le secteur de
l’automobile. Le hasard faisant parfois bien les choses, l’occasion leur est
donnée d’acheter une propriété idéalement placée au centre de la commune
et dont la structure convient parfaitement pour réaliser leur grand projet. Il
s’agit d’une maison d’habitation comportant trois chambres pour loger la
petite famille et flanquée de chaque côté d’un garage y attenants, l’ensemble
situé au n° 18 de la rue Courte, juste en face de l’école primaire communale.
Au même moment, en France, la concurrence entre les constructeurs
industriels André Citroën et Louis Renault est intense. En 1920, Renault décide
de créer un réseau de concessionnaires, y compris en Belgique, auquel adhère
mon grand-père. C’est ainsi qu’il ouvrit une concession de véhicules Renault et
un atelier d’entretien et réparations de la marque au losange.
Paris audacieux ou esprit visionnaire ? J’ai la conviction qu’il y a eu une subtile
combinaison des deux !
La commune de Morlanwelz était traditionnellement administrée par une
majorité libérale héritée de la dynastie des Warocqué. Doté d’un caractère
profondément indépendant, volontaire et curieux, Jean Moens se constitue
rapidement un réseau de relations proche des autorités libérales au pouvoir.
Il fréquente un groupe d’amis dans lequel on retrouve, entre autre, Monsieur
Godfroid, secrétaire communal, Monsieur Baijot, commissaire de police et
d’autres notables, comme le notaire Reul, le docteur Hubinon ou encore des
dirigeants des charbonnages et des industriels de la région qui savaient s’offrir
une automobile, produit de luxe à l’époque.
Ce n’est pas pour autant que la famille Moens « roulait sur l’or », car les débuts
furent difficiles en cette période de grandes incertitudes socio-politiques. Mais
Jean Moens se voulait néanmoins rassurant pour les siens grâce à ses
compétences techniques, et particulièrement dans le domaine de la soudure,
qui lui donnèrent rapidement une excellente réputation au-delà des frontières
de la commune.
Julie, quant à elle, n’était pas en reste. Femme volontaire et évoluée, son bon
gout et sa créativité firent d’elle une modiste appréciée et reconnue.
Encouragée par le climat euphorique des années de reconstruction qui
suivirent la fin de la guerre, elle entreprit de réaliser, elle aussi, son rêve :
ouvrir une boutique de mode dans une grande ville…et elle porta son choix sur
Louvain !? Cette aventure tourna vite au cauchemar et, après deux ans de
mauvaises affaires, elle dut renoncer et fermer sa boutique avec une lourde
ardoise à apurer et un horrible sentiment de honte pesant sur les épaules qui,
en ce temps-là, frappait tout commerçant tombant en faillite !
Heureusement, le garage commençait à rapporter quelques bénéfices
permettant de faire vivre la famille malgré les lourdes charges d’investissement
consenties en immobilier, matériel et outillage.
Pour cela, Grand-père travaillait d’arrache-pied et contraignit ses deux fils à
mettre la main à la pâte - ou plus exactement dans le cambouis - en plus de
l’école. Il cueillait mon père à la sortie de l’école et l’empêchait de s’amuser
sur le chemin du retour comme nombre de ses camarades. Parce qu’il était le
cadet, il était chargé des basses besognes : nettoyage des pièces mécaniques et
des locaux, réparation des fuites de pneus, rangement des outils... Il en garda
un si mauvais souvenir que quatre-vingts ans plus tard, il répugnait toujours à
prendre un balai en main.
Pire encore, les deux frères qui menaient sans histoire, et plutôt brillamment,
des études secondaires de latin/grec à l’Athénée de Morlanwelz, furent forcés
de bifurquer vers l’Institut Technique pour parfaire leur connaissances
techniques pour être efficaces au garage sous les ordres du père…aux grands
maux, les grands remèdes !
Après le travail, l’accent était mis sur le sport. Jean Moens se distinguait
régulièrement en cross-country, discipline dans laquelle il remporta plusieurs
titres de champion. Roland s’adonnait avec succès au football et Albert
préférait le tennis qu’il avait l’autorisation de pratiquer sur le court
appartenant au notaire Reul, par ailleurs voisin et client du garage pour
l’entretien de sa belle limousine. Les loisirs du dimanche se partageaient aussi
entre, faire du canot à moteur sur le canal du Centre ou aller admirer les drôles
d’engins volants sur l’aérodrome de Nivelles. A d’autres moments, plus rares,
lorsque la mélancolie le gagnait, Grand-père se sentait une âme de mélomane
et taquinait les cordes de son violon, quitte à faire fuir toute âme qui vive dans
la maison...
Roland, athlétique et doué, était devenu la vedette de l’équipe de football
locale, et par la même occasion, la coqueluche des jeunes filles. Son cœur fut
conquis par Simone Moreau de Leval-Trahegnies, qu’il prit pour épouse alors
que des bruits de bottes se faisaient de plus en plus entendre en Allemagne,
annonçant des jours plus sombres encore.
Quant à François, le frère d’arme et de tous les coups de force, attiré par le
grand rêve américain, il a quitté la Belgique pour tenter l’aventure et s’installe
en Californie où il fondera la branche américaine de la famille.
BIS REPETITA
La défaite du Kaiser en 1918, avec pour conséquence la confiscation de
territoires réduisant à néant l’empire prussien a fait germer des sentiments de
revanche chez nombre d’allemands humiliés, déshonorés, et notamment dans
le cerveau d’un simple caporal frustré, piètre artiste peintre tirant le diable par
la queue, appelé Adolphe Hitler. Dès 1933, à son arrivée au pouvoir à la tête du
parti national socialiste, la voie est libre pour appliquer un régime totalitaire
dont tous les ingrédients sont réunis en cette période de précarité matérielle
du petit peuple et de fragilité psychologique de la classe moyenne
déboussolée. Il s’empresse de mettre au point une stratégie militaro-politico-
policière, réglée comme un véritable rouleau compresseur, avec pour folle
ambition la conquête de l’Europe entière et d’y soumettre tous les peuples
vaincus.
Pendant ce temps, en France et en Grande-Bretagne, une écrasante majorité
de l’opinion publique soutient des gouvernements faibles, naïfs et pacifistes,
prônant invariablement le désarmement général cher aux vœux de la SDN
croyant encore éviter de nouveaux conflits, et ce, malgré les nombreuses mises
en garde lancées par des personnalités compétentes voyant le danger arriver à
grands pas, comme le lieutenant-colonel français Charles de Gaulle et le député
conservateur britannique Winston Churchill…
Les signaux sont pourtant bien tangibles : le général Franco instaure la
dictature en Espagne, le fasciste Mussolini part à la conquête de l’Ethiopie ;
Hitler, profitant de la mollesse des dirigeants anglais et français, entreprend un
programme de réarmement accéléré, annexe l’Autriche et s’en prend
rapidement à la Pologne et à la Tchécoslovaquie…
La méthode nazie est époustouflante : l’armée régulière, puissamment dotée
des moyens les plus modernes, prend rapidement possession du terrain avec le
soutien de l’artillerie, de l’aviation, et surtout des panzers, véhicules blindés
derniers cri écrasant tout sur leurs passages à une vitesse inégalée jusque-là.
Dès l’occupation du terrain, elle passe immédiatement la main à la SS et à la
Gestapo (polices politiques et militaires) pour assurer ses arrières et implanter
une administration fondée sur la terreur qui sera imposée à toute la population
de gré ou de force avec l’aide de collaborateurs locaux.
Cette méthode, qu’Hitler fait d’abord expérimenter avec succès en Europe de
l’Est en utilisant de fallacieux prétextes, ne fera qu’une bouchée de la petite
Belgique, qui se retrouve, à nouveau, au milieu d’un jeu de quilles entre les
grandes puissances belligérantes. Elle fut donc obligée, dès 1939, de mobiliser
ses maigres forces pour assurer sa défense face aux craintes d’agression bien
réelles qui la menace. C’est justement l’année où Albert, le fils cadet, terminait
son service militaire à Mons et, pas de chance, il n’eut pas le temps de ranger
son uniforme, qu’il reçut l’ordre de départ pour des grandes manœuvres le
long du canal Albert, dans la province de Limbourg.
A ce moment, l’armée belge comptait près de 500.000 hommes mobilisés. Jean
Moens, capitaine-commandant de réserve, commandait le 21ème bataillon de
Génie ; son fils Roland était affecté comme lieutenant dans la cavalerie. Quant
à Albert, il servait comme sergent dans un bataillon de chasseurs à pied,
responsable d’une batterie d’artillerie anti chars…qui ne tira pas un seul coup
de canon durant cette campagne éclaire de 18 jours.
Pour ma grand-mère, restée à Morlanwelz, c’est la consternation, elle se
retrouve à nouveau seule face à une situation encore plus chaotique qu’en
1914.
Cette fois, c’est non seulement l’épouse qui doit encore déplorer l’absence de
son mari parti combattre à la guerre, mais c’est aussi la maman qui voit partir
ses deux fils. Ses sentiments d’abandon, ses angoisses, lui reprennent comme
un quart de siècle auparavant. Sa situation est pire encore : elle ne peut plus
compter sur le soutien de ses parents, décédés entre-temps et se retrouve
totalement seule dans un monde hostile, véritablement orpheline.
Dans des circonstances tragiques semblables, la peur paralyse la pensée et
rend la plupart des personnes dans l’incapacité de réfléchir de manière
rationnelle. L’instinct de survie s’enclenche et la seule issue pour sauver sa
peau est de fuir. Grand-mère, la peur au ventre, ne voit d’autre choix : elle
rassemble à la hâte quelques effets personnels, ferme la maison et le garage à
double tours, et quitte précipitamment Morlanwelz fin mai 1940 pour rejoindre
les colonnes formées par des milliers de réfugiés jetés sur le chemin de l’exode
vers le sud de la France, comme d’interminables troupeaux de moutons de
panurge. Les risques sont probablement aussi grands que si elle était restée
chez elle car la fatigue, la famine, les intempéries, la promiscuité, le
harcèlement de l’ennemi, sont autant de périls qui menacent ces pauvres gens
déboussolés.
Au plus haut niveau de l’Etat belge, la situation est dramatiquement semblable
et une question importante se pose : le roi Léopold III doit-il rester au pays ou
évacuer avec son gouvernement ? Le souverain, à l’instar de son père en 1914,
estime qu’il sera plus utile à son peuple et à son armée en restant en Belgique
occupée, alors que le premier ministre, Hubert Pierlot, le prie instamment
d’évacuer en France comme il le fait lui-même avec plusieurs ministres, dont
Paul-Henri Spaak, ministre des affaires étrangères. De fortes dissensions
apparurent entre les deux hommes, ce qui ne fut pas sans influence sur ce
qu’on appellera après la guerre « la question royale ».
Bien des années après la guerre, mon père m’avoua qu’à l’époque, il en avait
voulu à sa mère d’avoir quitté la maison familiale et le garage en raison du fait
que lorsqu’ils sont rentrés au bercail tout avait été pillé et saccagé. Il fallut tout
recommencer à zéro. Mais l’essentiel n’était-il pas de se retrouver tous les
quatre sains et saufs ?
Aujourd’hui, en Europe pacifiée, nous voyons souvent avec un œil critique ces
mêmes phénomènes de migration des populations lorsqu’elles viennent
d’Afrique et du proche Orient, fuyant, elles aussi, leur pays en guerre, alors
que nos grands-parents ont agis à l’identique dans les mêmes circonstances.
Sommes-nous soudain frappés d’amnésie ? Devenons-nous particulièrement
égoïstes ou plus peureux ? Je me demande ce qu’en penseraient nos anciens…
Après cette brève campagne militaire qui dévasta la Belgique entière, les
allemands appliquèrent immédiatement leur plan machiavélique en y installant
une dictature organisée avec la complicité de traitres et opportunistes locaux.
Jean Moens et ses deux fils sont faits prisonniers de guerre et rassemblés en
colonnes à pied vers l’Allemagne où, d’après les rumeurs qui circulent, ils
seront soumis aux travaux forcés pour contribuer à l’effort de guerre ennemi.
Une telle perspective était inacceptable. Albert, sentant la souricière se
refermer n’a qu’une idée en tête, une obsession : s’évader !
Profitant de la traversée d’un village dans la région de Tongeren, il mit
rapidement un plan à exécution. Bravant la vigilance des soldats qui
encadraient la colonne de prisonniers, d’un bond, il sauta par-dessus une haie
et resta couché, à plat ventre, immobile, jusqu’à la nuit tombée. Aidé par des
habitants à se trouver des vêtements civils, il prit le risque d’arrêter un camion
qui se dirigeait vers Bruxelles. Monté à bord du véhicule, il en descendit à
Vilvoorde d’où il rejoignit Morlanwelz à pied avec un autre fugitif.
A partir du 28 mai 1940, la Belgique étant totalement occupée par l’armée
allemande, Hitler voulut l’annexer purement et simplement au Reich en
asservissant le peuple belge et en cherchant, pour se faire, la complicité des
mouvements nationalistes flamands et des « collaborateurs » infiltrés à tous les
niveaux de pouvoirs de l’administration publique.
Jean Moens, prisonnier depuis le 28 mai 1940, est, quant à lui, interné à l’Oflag
de Colditz à Buchenwald, près de la ville de Nordhausen, dans le centre de
l’Allemagne d’où il sera libéré le 22 août 1940 avec d’autres officiers portant un
nom à consonance flamande.
Par cette manœuvre, les allemands espéraient les compter parmi leurs
collaborateurs…mais ils ne pouvaient soupçonner les sentiments patriotiques
de ceux qu’ils libéraient !
L’opposition au régime nazi prend naissance petit à petit dès 1941 avec le
soutien des messages d’espoirs diffusés régulièrement sur les ondes de la BBC.
Des réseaux se forment dans la clandestinité partout dans le pays pour
organiser la résistance.
Rentrés tous les trois à la maison par leurs propres moyens, mon grand-père,
mon oncle et mon père, constatant le pillage du matériel du garage, se
retroussèrent les manches pour reprendre l’activité petit à petit. Pendant ce
temps, Grand-mère, n’alla pas bien loin sur les routes de l’exil. La fatigue, la
solitude, la précarité eurent rapidement raison de cette aventure, et comme
par instinct, elle eut la prémonition qu’elle devait rentrer chez elle, là où
étaient ses repères, là où elle avait les meilleures chances de retrouver sa
famille dispersée par l’absurdité de la guerre…là où, avec un peu de chance,
elle ne serait plus orpheline.
Une nouvelle vie devait maintenant s’organiser rapidement. La réouverture du
garage était indispensable pour subsister, mais avec l’occupation allemande il
fallait désormais tenir compte de nombreuses pénuries dans tous les
domaines : nourriture rationnée, matériel et outillage manquant, pièces de
rechange non disponibles, carburant réquisitionné, faits et gestes surveillés.
La population se divise en trois catégories : d’un côté les collaborateurs du
régime par peur de représailles, par opportunisme ou par adhésion à
l’idéologie hitlérienne ; à l’opposé, les résistants au régime par patriotisme ou
par rejet de la dictature du national-socialisme.
Entre ces deux catégories antagonistes, une troisième frange de la population
avait opté pour le « ni oui-ni non », dans laquelle se retrouvait beaucoup de
commerçants et d’artisans indépendants qui, pour préserver l’activité qui leur
permettait de vivre, ont choisi cette forme de neutralité.
Les pays occupés sont très affaiblis et ploient sous le joug de l’ennemi. Même la
Grande-Bretagne est au bord de l’épuisement et manque cruellement de
moyens pour lutter contre les bombardements incessants des grandes villes
anglaises et les sombres perspectives d’envahissement par les troupes
allemandes sapent le moral. Winston Churchill, devenu Premier ministre et
ministre de la défense de l’empire britannique, supplie le président des Etats-
Unis à s’engager au secours du vieux continent, notamment dans la « Bataille
d’Angleterre ». Ce dernier fait la sourde oreille et ne consent, avec l’accord du
Congrès américain, qu’à fournir une aide purement matérielle.
Mais dans une guerre, les plans prévus sont le plus souvent modifiés, déjoués,
remplacés en raison des circonstances, du hasard, des erreurs de stratégie.
Cela se vérifiera le 6 décembre 1941 par un spectaculaire retournement de
situation : le Japon attaque la base de l’US Navy à Pearl Arbor dans l’océan
Pacifique, ce qui va entrainer la grande puissance américaine dans la guerre.
Cet événement va changer le cours de l’histoire et assurer la victoire finale aux
Alliés. Les américains vont anéantir l’expansion japonaise, les russes vont
résister sur le front de l’Est et la coalition alliée va débarquer en Normandie…
Hitler a virtuellement perdu la guerre, son destin est scellé !
SAINT GERY A UNE DOUBLE VIE
Chez les Moens, le sentiment de patriotisme est solidement ancré et il n’est pas
question de capituler, d’abandonner le combat. Ce patriotisme est la
manifestation d’un amour profond pour la nation qui, à chaque grande crise, se
mobilise pour s’élever contre les entraves à la destinée du peuple souverain.
Dès la capitulation de la Belgique, mon grand-père et ses deux fils, pétris de
sentiments de rébellion contre l’injustice et l’oppression, décidèrent d’entrer
en résistance d’une manière ou d’une autre.
Morlanwelz et les alentours constituait un énorme potentiel pour la résistance,
tant dans les milieux industriels, que dans les milieux intellectuels, de par
l’existence sur son territoire des charbonnages de Mariemont, de la cimenterie
de Cronfestu, de l’usine de construction mécanique Baume-Marpent, de
l’Athénée Provinciale et de l’Ecole Industrielle de l’Etat.
Cette concentration de moyens socio-économiques fit que plusieurs réseaux de
résistants opéraient sur le territoire de Morlanwelz dont les plus actifs étaient
le « Groupe G » et l’Armée Secrète (AS) laquelle se distinguait des autres
mouvements par son statut militaire bénéficiant de la confiance absolue du
gouvernement belge en exil à Londres.
La résistance recrutait prioritairement des volontaires et sympathisants auprès
de personnes travaillant dans les administrations publiques, la gendarmerie, ou
des personnes influentes dans les entreprises, afin de faciliter l’accès aux
renseignements nécessaires à la préparation des opérations.
Vu ses excellents états de services militaires durant la première guerre
mondiale et notamment au sein du SIS britannique, Jean Moens fut approché
dès 1941 par les responsables de l’AS et se vit confier, sous le pseudonyme
« Saint Géry », le commandement du secteur B de la Zone 1, décliné en refuges
B10, B20, B30 et B40. C’est-à-dire, une portion de territoire se situant entre
Mons et Charleroi, ce qui correspond environ à ce que l’on appelle aussi la
Région du Centre.
Il recevait ses ordres directement du général Albert Vandezande, commandant
du IVème Génie, et dirigeait toutes les opérations militaires contre l’ennemi
dans son secteur. Ces opérations étaient principalement : du renseignement,
des sabotages, la réception et la distribution d’armes et de matériels venant
principalement d’Angleterre par parachutages.
Le caractère secret des opérations était impératif et toutes les précautions
étaient prises pour éviter que la SS et la Gestapo ne puissent connaitre les
noms des activistes armés, ni déjouer les opérations de l’AS.
Le lieu des réunions changeait régulièrement. Il n’était révélé qu’à la dernière
minute et uniquement aux personnes concernées afin d’éviter toute
dénonciation qui pourrait mettre en péril les membres du réseau et leurs
familles.
Par mesure de précaution, Grand-mère était évidemment tenue à l’écart de
tout ce qui concernait l’AS de manière que si, par malheur, elle était interrogée
ou torturée par les allemands, elle ne sache donner aucune information qui
puisse nuire à l’organisation armée.
Les nombreux témoignages verbaux des anciens combattants et une
cinématographie abondante sur cette période de notre histoire, nous
montrent, aujourd’hui encore, un aperçu du climat particulièrement pesant qui
pouvait régner dans de telles circonstances au sein des familles.
Dans le cercle familial, avec le père et les deux fils étroitement impliqués dans
la résistance, on imagine facilement l’ambiance parfois lourde qui devait régner
au cours des repas de famille…Comment faire croire à son épouse, à sa mère,
que tout va bien pour la rassurer, alors que leur vie pouvait être mise en
danger de mort d’un instant à l’autre ?
De même, comment écouter les « messages personnels » codés destinés aux
chefs des mouvements de résistance par les émissions de la BBC en langue
française sans mettre en danger toute la maisonnée ?
L’écoute de ces émissions était strictement interdite sous peine de sanction et
faisait l’objet d’un puissant système de brouillage des ondes hertziennes pour
les rendre difficile à capter. Toutes les organisations de résistance actives dans
les pays occupés avaient un besoin impérieux de communiquer avec leurs
autorités réfugiées à Londres, devenue la capitale de tous les opposants à la
dictature nazie. Les responsables des opérations clandestines devaient
absolument transgresser cette interdiction pour mener à bien leurs missions.
Ce moyen de communication était plus efficace et moins dangereux que
l’utilisation de postes émetteurs en morse, lourds et volumineux à transporter.
De plus, les temps d’émission en morse étaient trop longs au regard de la
performance de la chasse goniométrique pratiquée par la Gestapo.
Que d’émotions stressantes nourries chaque jour par la peur, l’incertitude, le
doute, le rationnement, la crainte de la délation… qui plombaient
inévitablement le moral d’un peuple ployant sous le joug de l’occupant !
Ainsi, le lieu où nous vivons, où se situe le centre de nos occupations, et
l’époque à laquelle nous appartenons, sont toujours déterminants pour
façonner notre destin.
Certains, dans l’oppression, s’enfonceront dans le désespoir, la dépression, ou
même le suicide. D’autres, seront stimulés et relèveront la tête coute que
coute, au péril de leur vie, pour combattre l’ignominie, pour résister à l’infâme.
De tout temps, les mêmes causes ont produit les mêmes effets, malgré les
progrès intellectuels et philosophiques acquis au fil des siècles.
Le commandant Moens avait insufflé ses sentiments de liberté et de révolte
contre l’ennemi à ses deux fils et les galvanisaient pour que, comme lui, ils
embrassent la noble cause de la lutte pour la libération du territoire national
dans les rangs de l’Armée Secrète.
Que ce serait-il passé si l’un d’eux s’y était opposé ? Si l’un d’eux avait déserté ?
Si l’un d’eux avait préféré collaborer avec l’ennemi ? La colère et la honte
auraient assombri l’honneur de la famille. Non, ils étaient tous les trois taillés
dans l’étoffe des héros ! La situation était devenue pour eux, à ce point,
insupportable, que rester en vie n’était plus une priorité donnant ainsi à ces
hommes l’énergie et le courage de poursuivre le combat.
A cette époque, les jeunes gens de la région se rendaient fréquemment à La
Louvière, la ville la plus proche, pour tenter de se divertir un peu malgré les
temps difficiles qu’ils subissaient.
Cette jeunesse n’avait connu du monde qu’une multitude de crises politiques,
économiques et institutionnelles cumulées qui, entre laxisme et austérité, ne
leur donnaient que peu de perspectives d’avenir.
Que pouvaient espérer les jeunes dans de telles circonstances ? Ils avaient
inscrit dans leur mémoire les récits que leur avaient raconté leurs parents sur
les horreurs de la guerre précédente et étaient contraints de vivre, eux aussi,
un conflit d’une pareille atrocité et d’une ampleur géopolitique encore plus
vaste.
Lors d’une sortie à La Louvière, mon père fit la connaissance de ma mère,
Suzette Bienfait, une jeune fille issue de la bourgeoisie catholique locale que
tous trouvent jolie et particulièrement douce.
Mon père, tombé sous le charme irrésistible de Suzette, se mit à fréquenter de
plus en plus souvent les établissements où aimait se retrouver la jeunesse
louvièroise au lieu-dit « drapeau blanc ».
Il menait lui aussi une double vie : d’une part, il avait été engagé à l’usine de
L’Union Chimique Belge (UCB) à Havré, près de Mons, en qualité de
contremaître ; et, d’autre part, il participait aux opérations clandestines de l’AS
organisées sous les ordres de son père.
Un jour, après avoir participé la veille à une opération de sabotage de nuit à
Seneffe, où se trouvait la résidence du général von Falkenhausen, Gouverneur
militaire de la Belgique occupée, mon père est demandé au bureau par deux
inconnus, alors qu’il se trouvait au fond de l’atelier de l’usine.
Méfiant, flairant à nouveau la souricière, il ne se présenta pas à l’appel du
concierge et alla se cacher toute la nuit dans une grande citerne vide à laquelle
il dut son salut.
Plus tard, il dut se cacher plusieurs fois dans un faux plafond du magasin de son
futur beau-père à La Louvière pour échapper aux rafles organisées par la
Gestapo à la recherche des résistants. Sa cachette n’a jamais été découverte.
Début 1944, les Alliés progressent à grands pas dans les préparatifs d’un
débarquement massif en Normandie, avec l’aide des mouvements de
résistance actifs à l’intérieur du pays. Parmi ces préparatifs, figuraient
l’intensification des bombardements des endroits stratégiques pour servir un
double objectif : ouvrir la voie aux troupes alliées et désorganiser la retraite des
allemands.
Des renforts en matériels étaient nécessaires pour permettre aux résistants de
mener à bien des missions de guérilla sur le territoire occupé et infliger à
l’ennemi un maximum de pertes.
Dans notre région, de nombreuses missions avaient comme objectif le
sabotage d’installations ayant un caractère stratégique : les châteaux d’eau, les
câbles téléphoniques, les ponts et voies de chemin de fer, les poteaux de
signalisation, les lignes électriques à haute tension, etc…
Dès 1943, des services basés à Londres, sous le contrôle de la Royal Air Force
(RAF), avaient sélectionné des terrains de parachutages d’hommes et de
largage de matériel.
Pour être homologué, le terrain devait répondre à des conditions rigoureuses :
dimensions suffisantes, le sol doit être le plus plat possible ; ne comporter ni
cours d’eau, ni fossé, ni haie ; se trouver éloigné d’une agglomération et des
routes principales ; être assez proche d’un bâtiment dans lequel on peut
rapidement cacher le matériel avant de l’acheminer vers sa véritable
destination sans se faire repérer.
Pour le secteur B de la Zone 1, plusieurs terrains ont été sélectionnés, dont
celui situé entre Binche et l’abbaye de Bonne Espérance, à l’orée du bosquet
dit « Menu-bois». Il sera identifié par la lettre « L », première lettre du nom de
code « Limande » qui sera utilisé dans les fameux « messages personnels ».
Les opérations de parachutage et de largage sont minutieusement préparées
des deux côtés de la Manche et sont annoncées par les messages codés sur les
antennes de la BBC et, pour des questions évidentes de sécurité, elles sont
confirmées plusieurs fois avant d’envoyer un avion qui se présentera
généralement par une nuit de pleine lune.
Les attentes sont souvent longues pour des raisons de mauvais temps ou
d’accrochage avec l’artillerie allemande, quand elles ne sont pas tout
simplement reportées ou annulées.
A l’occasion d’une de ces opérations, le jour J, à l’heure convenue, une équipe
d’une dizaine de résistants parmi les plus fiables, se rendirent à la ferme
Garlement située sur la commune de Waudrez-lez-Binche dans l’attente d’un
parachutage.
A l’approche de l’avion pour repérer le terrain de largage, les résistants se
mirent à découvert pour envoyer des signaux lumineux vers le ciel et baliser le
terrain.
Mais une fuite d’information avait alerté les allemands qui s’étaient postés en
embuscade. Ils massacrèrent tous les résistants sur place à la mitrailleuse et
l’avion repartit avec sa cargaison.
Depuis la libération, un monument a été érigé sur les lieux du drame et
l’événement est commémoré tous les ans, le premier dimanche de septembre.
D’autres types d’opérations militaires n’ont pas épargné notre région, comme
par exemple, les bombardements aériens des Alliés qui visaient la destruction
de la gare de formation d’Haine-Saint-Pierre toute proche de La Louvière.
Des tonnes de bombes ont été déversées et eurent pour conséquence : une
centaine de tués, des centaines de blessés et plus d’un millier d’immeubles
atteints.
Un soir, au cours d’un de ces raids aériens, le hasard fit que mon père, se
trouvant à La Louvière, avait prévu de rentrer à Morlanwelz en tramway avec
son ami Henri Dujardin, il retarda son retour et resta à La Louvière auprès de sa
dulcinée…en quelle que sorte, elle lui sauva la vie !
Le lendemain, il se précipita pour prendre des nouvelles de son ami et il apprit
que celui-ci avait été pris dans le bombardement et s’en était sorti avec
l’amputation d’une jambe. Son destin ne l’avait pas épargné et il survécut avec
ce douloureux souvenir dans sa propre chair pendant une trentaine d’années.
Les opérations pour affaiblir l’ennemi se faisaient de plus en plus nombreuses
par le fait que les réseaux de résistance étaient de mieux en mieux organisés et
que la reconquête des pays occupés était en préparation par les Alliés.
La tournure des événements en faveur des Alliés rendait les allemands de plus
en plus nerveux. Arrestations, représailles aveugles et exécutions sommaires se
multiplient. La chasse aux responsables de la résistance s’intensifie.
Mon grand-père avait construit une cachette au fond de son jardin. Il s’agissait
d’un boyau souterrain en briques et en tôles d’acier dissimulé sous des
buissons dans lequel il fallait se tenir accroupi. Cette construction servait
également d’abri en cas de bombardement.
Dans la nuit du 13 avril 1944, la Gestapo procède à l’arrestation de plusieurs
résistants et amis de Jean Moens : Mrs Thieffry, Demarteau, Vincent et Givron,
membres du Groupe G. Tous furent expédiés dans les bagnes nazis d’où ils
décédèrent.
Le lendemain, 14 avril 1944, dès 7h00 du matin, Jean Moens se trouve chez lui.
Il travaille dans son garage, au montage d’un gazogène sur un camion de
l’administration communale de Morlanwelz, aidé par un jeune ouvrier
mécanicien. Tout à coup, un agent de la Gestapo et deux gendarmes allemands
font irruption dans le garage et arrêtent mon grand-père. Inutile d’essayer de
s’échapper, le quartier est encerclé.
Ses deux fils, Roland et Albert, n’étaient heureusement pas présents et
prendront très rapidement part à la relève puisqu’ils étaient au courant de
quasi tout sur les opérations en cours.
Dans Morlanwelz (6.000 habitants à l’époque) la nouvelle se répandit comme
une traînée de poudre. Tout le monde était sidéré de la capture du chef de la
résistance locale.
Y-a-t-il eu trahison parmi les membres de l’AS ? Quelqu’un aurait-il parlé sous
la torture ?
Les allemands avaient-ils un espion infiltré au sein du réseau ?
Y-a-t-il eu dénonciation par un « collabo » pour un mobile d’ordre matériel ou
idéologique ?
Bien entendu, dans le climat d’insécurité et de suspicion de cette période, il y
avait davantage de risques de se faire repérer lorsque l’on comptait trois
activistes dans la même famille. La moindre imprudence de l’un d’eux pouvait
évidemment être fatale pour toute la famille.
On peut se demander si le (ou les) responsable de son arrestation en avait bien
mesuré toute l’importance ?
Voilà bien des questions sans réponse formelle ! Mais pour moi, il n’y a aucun
doute, en remontant la cascade des ordres donnés, l’assassin de mon grand-
père, le vrai tueur, est celui qui a lâché l’information nécessaire et suffisante
pour permettre de procéder à son arrestation ! La machine infernale de la
barbarie nazie n’avait plus, alors, qu’à accomplir son œuvre destructrice.
Même si des soupçons ont pesés sur quelques personnes, aucune preuve n’a
pu élucider ce mystère que mon père a cherché en vain de percer pendant de
très nombreuses années.
Désormais, l’arrestation du commandant Jean Moens fait partie des énigmes
enfouies dans les ténèbres de l’humanité ainsi qu’il en est pour d’innombrables
victimes de la barbarie.
Conduit d’abord à la prison de Charleroi jusqu’au 23 mai 1944, d’où il est dirigé,
à nouveau, vers le camp de concentration de Buchenwald, dans lequel il avait
été prisonnier de guerre lors de la campagne des 18 jours en aout 1940.
Cette fois, étant donné son arrestation en tant que résistant, il aura le statut de
prisonnier politique sous le numéro de matricule 158.14986. De là, il sera
envoyé le 06 juin 1944 à Dora, l’un des plus sinistres camps de travaux forcés
conçu par les nazis.
L’ENFER CONCENTRATIONNAIRE
L’origine des camps de concentration en Allemagne date de 1933. Ils ont été
fondés en vue de suppléer aux prisons déjà remplies d’adversaires à la
dictature hitlérienne. Ils avaient pour but de supprimer progressivement les
opposants au régime et de faire régner un climat de terreur pour décourager
toute tentative de résistance des masses populaires.
Jusqu’en 1938, les camps de concentration étaient peuplés exclusivement
d’allemands. A partir de l’année suivante, l’on vit l’extension de ce système
carcéral par la construction de nouveaux camps pour y interner des prisonniers
venant des territoires envahis, en commençant par l’Autriche, la Pologne, et la
Tchécoslovaquie. Suivront ensuite l’internement de ressortissants des pays
occupés, dont la Belgique dès le milieu de l’année 1940.
Les détenus étaient affectés d’abord à des tâches nécessaires au
fonctionnement du camp. Par la suite, ils ont été mis au travail pour le compte
d’entreprises d’Etat et privées qui contribuaient à l’économie de guerre,
comme Siemens, Krupp, BMW, Messerschmitt, Heinkel, etc.
A partir 1942 jusqu’à la fin de la guerre, les autorités nazies ont confié
l’administration des camps à la SS qui n’avait pas son pareil pour exploiter les
détenus jusqu’à ce que mort s’en suive par épuisement physique et moral. Sans
oublier les exécutions sommaires au moindre prétexte.
Les conditions de travail sont imposées par les commandants des camps
suivant les directives fixées par Himler et mises en œuvre par Pohl, inspecteur
des Kommandos (logements de prisonniers) : rendement maximum, durée de
travail illimitée, pause interdites en dehors des repas de midi…
Les détenus devenaient de véritables robots humains souvent décharnés,
désarticulés, par maltraitance, malnutrition et manque de soins.
Au cours de cette année 1942, le Reich avait un besoin énorme et urgent de
main-d’œuvre pour alimenter en armes, munitions, vivres et équipements,
l’offensive militaire insensée d’Hitler sur le front russe, et pour tenter la
reconstruction de nombreuses villes allemandes de plus en plus détruites par
les bombardements massifs des Alliés anglo-américains qui prenaient petit à
petit la maîtrise du ciel.
Les défaites allemandes successives en Russie et en Afrique du nord donnèrent
à la guerre un tournant auquel ne s’attendait pas Hitler et ses conseillers. Les
besoins en armement devinrent extrêmement cruciaux et des ordres sont
donnés pour en augmenter la production par le travail forcé des détenus dans
les camps de concentration. La construction d’avions et d’installations anti-
aériennes étaient devenues prioritaires.
Il en résulte que les camps de concentrations avaient un double but : politique
et militaire. Une certaine rivalité s’est d’ailleurs faite jour entre les chefs de la
SS qui voulaient se servir des camps aux fins d’extermination des détenus, et,
les chefs de l’armée, qui avaient comme objectif la production d’armes.
Les camps étaient répartis dans toute l’Allemagne, et même dans certains pays
occupés, pour se trouver à pied d’œuvre des usines de production du matériel
nécessaire à l’effort de guerre.
Coïncidence ou non, le secteur de l’aviation avait toujours fasciné mon grand-
père qui s’était particulièrement intéressé à ses aspects techniques dans
l’entre-deux guerre.
Pour bien mesurer l’ampleur de la main-d’œuvre mise au travail forcé par les
allemands, il est intéressant de mentionner que pour l’ensemble des camps de
concentrations, les historiens estiment que de +/- 25.000 détenus en 1933 (des
allemands principalement), la population carcérale est passée à +/- 120.000 en
1943 et à +/- 750.000 en 1945.
LA BOTTE SECRETE D’HITLER
La vitesse d’exécution et la puissance de feu sont des éléments importants
faisant partie de la stratégie militaire. Depuis le début des années 1930, une
équipe de chercheurs allemands avait pour mission de travailler sur un
programme de fabrication de fusées sous la houlette du ministère de
l’armement. Les travaux de ce programme avaient été entamés dans une base
militaire installée sur une petite île de la mer Baltique à l’abri des regards
indiscrets et devaient rester « secret militaire » à tout prix.
Après avoir expérimenté plusieurs prototypes, les travaux de recherche ont
aboutis sur la mise au point des tristement célèbres V1 et V2. Les V1 sont des
bombes volantes de 2.000 kg dont 1.000 kg d’explosifs se déplaçant à +/- 500
km à l’heure. Quant aux V2, ce sont des fusées télécommandées capables
d’incendier des objectifs situés jusqu’à 350 km de leur rampe de lancement,
transportant une tonne d’explosifs à une vitesse de 5.000 km à l’heure…
incroyable pour l’époque !
Lorsque les anglais eurent vent que Londres et de nombreuses villes anglaises
étaient menacées d’être mises à feu et à sang par ces nouvelles armes
destructrices, le gouvernement britannique pris cette menace très au sérieux et
déclencha l’opération « hydre » pour tenter d’empêcher la fabrication de ces
nouvelles armes, qui, selon la croyance de Hitler lui-même, devraient peser sur
le sort de la guerre.
Puisque les nazis voulaient garder secrète la fabrication de ces armes nouvelles,
et qu’il fallait trouver un lieu pour fabriquer ces engins de mort à l’abri des
bombardements Alliés, un endroit approprié fut retenu : le site de Dora.
Il s’agit d’une ancienne carrière souterraine qui avait été exploitée depuis la
guerre précédente pour y extraire du gypse, la matière de base à la fabrication
de l’ammoniaque.
L’aménagement de l’usine d’assemblage des armes secrètes comprenait le
creusement de trois grands tunnels reliés entre eux par des dizaines de
galeries. Des détenus venus principalement du camp de Buchenwald ont été
amenés sur place pour effectuer ces travaux ainsi que la construction de
baraquements pour les loger.
Les travaux débutèrent en aout 1943, et les premiers V1 sont sortis de la chaîne
de montage en janvier 1944. La charge d’explosifs devait y être incorporée
dans une autre usine afin de les rendre opérationnelles. Les V1 ont commencé
à incendier les grandes villes anglaises à partir de la mi-juin 1944. Quant aux
V2, ils se sont ajoutés aux V1 à partir de septembre 1944.
Les autorités nazies insistaient pour que l’usine atteigne une production
maximum. Ce qui nécessitait un nombre impressionnant de détenus subissant
des conditions de vie effroyables. Selon une statistique datée du 1er novembre
1944, le site de Dora comptait un total de 32.471 détenus. Soit, l’équivalent de
la population actuelle d’une ville comme Binche ou Nivelles, chiffre auquel il
faut ajouter le personnel de surveillance et de gestion du camp, ainsi que les
ingénieurs et techniciens nécessaires.
Pour maintenir le caractère secret des nouvelles armes fabriquées à Dora, la
politique concentrationnaire qui distinguait le camp de Dora des autres camps,
était qu’aucun prisonnier ne devait en sortir vivant ! Ils étaient donc surveillés
de très près pour qu’ils n’aient aucun contact avec l’extérieur. Raison pour
laquelle peu d’informations ont exfiltré de ce camp en dehors des témoignages
des rescapés au moment de la libération en 1945.
Pour les personnes de ma génération qui n’avons pas vécu de guerre, ni de
dictature, ni de famine dans notre pays, il est difficile de s’imaginer à quel point
étaient insupportables les conditions de vie des prisonniers dans les camps.
Selon les témoignages poignants des rescapés, ils étaient cruellement sous-
alimentés. Ils n’avaient bien souvent droit qu’à un ersatz de café et un quignon
de pain le matin ; un maigre bouillon à midi ; et le reste de pain le soir. Logés
dans des baraquements Insalubres, ils avaient le crâne rasé et recevaient pour
tout habillement une tenue de bagnard pour les déshumaniser.
Forcé à travailler dans les galeries souterraines sombres et humides de Dora,
Jean MOENS, se retrouve, près de cinquante années plus tard, replongé dans
des conditions de travail lui rappelant les heures les plus pénibles de son
enfance, lorsqu’il était contraint de descendre dans les mines de charbon pour
rapporter quelques sous à sa famille.
Malgré les horribles conditions de vie et l’état d’épuisement dans lequel il se
trouvait, il eut le courage de rassembler ses dernières forces pour, d’une part,
échafauder un plan d’évasion et, d’autre part, mettre à profit ses
connaissances techniques en vue de saboter la chaîne de montage des V2 sur
laquelle il était affecté.
En le désignant à ce poste, les allemands n’avaient, semble-t-il, toujours pas
compris sa détermination à lutter contre l’ennemi coute que coute, ni le danger
potentiel qu’il pouvait représenter en terme de sabotage. A moins qu’ils aient
programmé sa mort en l’envoyant au camp de Dora…
La première hypothèse est la plus vraisemblable, car les critères d’attribution
des postes de travail étaient des critères de nationalité ou de connaissance de
la langue germanique, plutôt que des capacités professionnelles.
Dans le camp, des ententes clandestines se nouaient entre les détenus pour
saboter, ou du moins ralentir, le travail auquel on les astreignait.
Tout grain de sable pouvant gripper ne fut-ce qu’un petit rouage de l’énorme
machine de guerre nazie était pour beaucoup de détenus la principale
motivation qui les maintenait en vie. Cela dépendait du poste de travail auquel
ils étaient affectés. En assignant un officier du Génie, particulièrement
compétent en mécanique et en soudure, et qui, de surcroit, avait eu des
responsabilités dans la résistance armée, à travailler sur la chaîne de montage
des V2, les allemands firent, en quelque sorte, entrer un loup dans la bergerie...
Encouragé par les victoires successives des Alliés sur les fronts de guerre en
Europe, le commandant Moens ne laissera pas passer cette occasion
exceptionnelle d’accomplir son devoir de patriote jusqu’au bout en sabotant,
tant que faire se peut, les armes de destruction massive les plus terrifiantes de
l’époque.
Le 2 septembre 944, alors qu’il croupit dans cette usine morbide, une lueur
d’espoir d’en sortir vivant s’illumine : les armées alliées entrent en Belgique et
le lendemain Bruxelles est libérée par les troupes britanniques et les belges de
la Brigade Piron.
Malheureusement, surpris par un surveillant ou dénoncé par un mouchard, il
est interpelé et traduit devant le chef du camp. La sentence est immédiate et
sans appel : Jean Moens est décapité le 30 novembre 1944, la veille de son
cinquante-cinquième anniversaire, aux motifs de « sabotage sur les V2 et
tentative d’évasion ».
Le jour de sa décapitation, les allemands savaient que la situation avait tourné
à leur désavantage, que la 2ème division blindée mise sous la direction du
général français Leclerc avait repris Strasbourg depuis le 23 novembre et
prenait pied en Allemagne, se rapprochant irrésistiblement de Dora. Il fallut
attendre jusqu’au 11 avril 1945 pour que les troupes américaines libèrent le
camp. Si mon grand-père avait pu survivre 132 jours de plus, il aurait été
délivré de cet impitoyable enfer et aurait pu savourer, au milieu des siens
retrouvés, la victoire contre l’oppresseur pour laquelle il s’est si
vigoureusement battu, ainsi que la satisfaction de voir ses combats et
sacrifices récompensés!
Sans se tromper, on peut affirmer que les événements qui ont rythmés sa vie,
et celle de ses contemporains, ne les ont vraiment pas épargnés.
Mais revenons à notre époque, d’un point de vue philosophique, sans une
bonne connaissance de ce passé à la fois glorieux et douloureux, nombre de
jeunes peuvent s’interroger sur ce qui a poussé ces hommes à prendre autant
de risques pour leur propre vie ? Si de tels sacrifices en valaient vraiment la
peine ? Après tout, l’Allemagne d’aujourd’hui est un pays démocratique et
prospère, où il fait bon vivre ! On peut donc constater qu’il y va de l’époque et
des lieux où nous emmène notre destin. Sur le destin, commun à tous les
hommes, à tous les êtres vivants, la seule chose que nous savons est que nous
allons tous mourir. Seule égalité à laquelle personne ne peut se dérober mis à
part le suicidaire qui force son propre destin, ou le terroriste qui programme sa
mort au même moment que celle de ses victimes. Aujourd’hui, comme hier, nul
ne sait quand, où, ni comment notre vie s’arrêtera. Quant à l’hypothèse selon
laquelle, dans certaines circonstances particulièrement difficiles, sauver sa
propre vie n’aurait pas le même sens en temps de guerre qu’en temps de paix,
parait pleinement se justifier.
Alors, pour tous les combattants de la liberté, pour tous les patriotes qui
défendent leur territoire, leurs valeurs, leur culture, il semble évident qu’ils
raisonnent en fonction des conditions exceptionnelles dans lesquelles ils se
trouvent, et que ces hommes sont de la trempe de ceux qui servent l’humanité
et leur patrie par leur courage, leur détermination, leur sens de l’honneur :
ingrédients dont toutes les sociétés humaines ont besoin pour les faire évoluer
vers la paix et la prospérité. Beaucoup d’hommes ont besoin de donner pareil
sens à leur vie. Le commandant Moens fut assurément de ceux-là !
Après la libération, ce fut une période transitoire au cours de laquelle les
affaires sont reprises par l’administration belge. Ma grand-mère et ses deux
fils orphelins sont plongés dans une profonde inquiétude pendant de longs
mois avant d’apprendre, qu’il n’y avait plus d’espoir que Grand-père revienne
dans son foyer et il n’a pas été possible de rapatrier sa dépouille mortelle en
Belgique.
Ce n’est qu’à force de recherches personnelles pour trouver des témoins
oculaires ou tout indice sérieux permettant de recouper les informations
obtenues, que nous avons pu connaitre les motifs invoqués pour lesquelles il
fut sauvagement tué par ses bourreaux nazis.
Des années plus tard, je voyais encore Grand-mère les larmes aux yeux quand
elle me racontait les épisodes tragiques de sa vie. Elle resta inconsolable de la
perte de son illustre mari pour lequel elle vouait, plus qu’une admiration, un
véritable culte !
En remerciements pour ses états de service à la nation, le commandant Jean
MOENS reçut de nombreuses distinctions honorifiques et fut élevé au grade de
Lieutenant-Colonel à titre posthume par le Roi.
Enfin, pour perpétuer le souvenir de cet infatigable combattant et de ses
compagnons d’arme au service de leur patrie chérie, chaque année, début
septembre, des cérémonies d’hommage leur sont dédiées dans plusieurs
communes de la province de Hainaut en Belgique sous le patronage des
autorités locales.
LIBERTE CHERIE
A travers le récit de la vie d’un homme, nous pouvons remarquer qu’au cours
des deux grands conflits mondiaux que les humains se sont livrés durant le
20ème siècle, la confiscation des libertés individuelles : liberté de mouvement,
liberté d’expression, liberté de réunion et d’association, pour des dizaines de
millions d’hommes, de femmes et d’enfants, n’avait jamais connu une telle
ampleur ! Mais, jamais cette confiscation des libertés n’avait été autant
combattue au cours de ce siècle.
Pour prendre la mesure de l’ampleur de ce second conflit inédit, rappelons que
sur une population mondiale estimée à 2 milliards 3 cents millions de
personnes en 1940, 100 millions de combattants dans 61 nations prirent part à
cette guerre au cours de laquelle 62 millions de personnes perdirent la vie, soit,
2,7 % de l’humanité sur 5 ans.
Ces quelques chiffres vertigineux, montrent à suffisance l’étendue, sans
précédent, de la poussée de violence physique et morale générée par ce que
les stratèges de l’époque ont appelé la « guerre totale ».
Comme l’anthropologie moderne peut nous le démontrer, depuis des
millénaires, le pire ennemi de l’homme, c’est …l’homme lui-même. Et le
paroxysme de la souffrance collective engendrée par ce phénomène fut
incontestablement atteint au cours du 20ème siècle !
La connaissance des causes multiples de cet horrible constat permet cependant
aujourd’hui de penser que l’espoir n’est pas vain de voir un jour la
communauté humaine vivre libre et en paix partout sur la planète Terre !
Idée utopique ? Pas tant que cela !
Pour nous en convaincre, prenons quelques exemples concrets d’avancées
spectaculaires allant dans ce sens :
- la réconciliation franco-allemande concrétisée par le traité de l’Elysée du 22
janvier 1963 ;
- l’abolition de la peine de mort en France, promulguée le 9 octobre 1981 ;
- la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989, sous la pression populaire ;
- en 1991, la dislocation de l’URSS, la plus grande dictature du 20ème siècle ;
- la faculté pour le peuple chinois d’investir en bourse à l’instar de ce qui existe
dans les sociétés capitalistes occidentales montre une évolution spectaculaire
de la pensée des dirigeants communistes parmi les plus durs envers les droits
de l’homme.
A la lumière de ces victoires marquantes, il me parait plausible de croire à de
nouvelles conquêtes de liberté jamais connues jusqu’ici, et répondant à ce que
tout être humain aspire profondément.
Finie la pensée unique imposée à un peuple par la Bible, le Coran, la Thora, le
Petit Livre Rouge de Mao ou …Mein Kampf !
La liberté, c’est le doute, le choix, le pluriel, la multi-culturalité, le vivre
ensemble partout sur la planète Terre.
Le recul des dictatures est indéniable, notamment, grâce au développement
des nouvelles technologies d’information et de communication qui deviennent
petit à petit accessibles à tous les citoyens partout dans le monde.
Bien sûr, ce n’est pas si simple à réaliser. Ne tombons pas dans l’angélisme !
Il existera toujours des ambitieux à vocation de tribun qu’il faudra empêcher de
nuire et des peureux crédules et manipulables qui seront prêts à les suivre
comme des moutons. Mais les facilités de domination et d’abus de l’homme
sur l’homme devraient fortement s’atténuer par rapport à ce que nous
connaissons encore malheureusement aujourd’hui dans certaines contrées.
Des expériences réussies servent déjà de base pour lancer de grands chantiers
de solidarité et de paix un peu partout sur la planète.
Pour n’en citer qu’une, saviez-vous que depuis 1970, en plein cœur de l’Etat
d’Israël, coexiste pacifiquement, dans un même village appelé «Nevé Shalom-
Wahat as-Salam » (Oasis de Paix en hébreu et en arabe) une cinquantaine de
familles appartenant aux deux communautés les plus antagonistes qui soient
connues au monde, malgré les nombreuses tentatives de réconciliation par les
plus grandes puissances ?
En nous prêtant à un petit exercice de prospective, l’espoir d’une paix durable
pourrait se réaliser lorsque l’économie mondiale se libérera de sa dépendance
aux énergies fossiles par l’utilisation généralisée d’énergies renouvelables
présentes partout dans le monde. Un nouvel équilibre géopolitique pourrait
alors voir le jour et apaiser beaucoup de conflits, notamment ceux persistants
dans la région hautement stratégique du Proche-Orient.
Ainsi, on peut entrevoir, dès maintenant, les prémices de changements
importants dans de nombreux domaines, y compris dans l’amélioration des
libertés et de l’égalité entre les humains.
Enfin, pour encore mieux nous en convaincre, un regard en arrière sur le
développement fulgurant des sciences et des technologies en l’espace d’un
siècle suffit pour mesurer le chemin parcouru en si peu de temps à l’échelle
mondiale, et pour se dire, avec optimisme, que de nouveaux changements
aussi importants sont possibles, tout en donnant plus de liberté et de paix à de
plus en plus de citoyens de par le monde.
Sachant qu’il n’y a pas que la peur qui est communicative, mais également
l’aspiration de vivre libre et en paix, en dépit des frappes terroristes dont les
pays de culture occidentale sont durement touchés depuis le début du
nouveau siècle !
Les énormes et incessants mouvements d’immigration vers les pays
démocratiques d’Europe et d’Amérique du nord sont, entre autre, l’expression
poignante de ces aspirations de liberté qui poussent des êtres humains à
risquer leur vie comme nos aïeux l’on fait dans les mêmes circonstances.
Rien de nouveau sous le soleil, pourrait-on croire… sauf que, septante ans plus
tard, les équilibres mondiaux ne sont plus les mêmes, que les nouvelles
manières de communiquer entre pays libres – et non libres - permettent de
gagner du terrain sur les régimes totalitaires.
Les grands enjeux pour la survie de l’humanité, comme par exemple celui sur
les changements climatiques qui a réussi à réunir 195 chefs d’Etat à l’occasion
de la 21ème conférence de Paris fin 2015 et mobilisé 800.000 marcheurs
citoyens de par le monde, forcent désormais les dirigeants de tous les pays à se
rencontrer plus souvent, et donc, à mieux communiquer entre eux, pour
prendre des décisions communes.
Tous ces phénomènes nouveaux sont encourageants et font progresser le
monde des humains vers de réelles perspectives pour un avenir meilleur.
ET MAINTENANT…
Et maintenant, commençons par nous demander ce que nous, humains du
21ème siècle, sommes redevables aux générations passées et aux générations
futures ?
Aux générations passées, nous leur devons de la reconnaissance pour avoir
combattu, toutes armes à la main, jusqu’à en mourir, pour recouvrer leur
liberté et assurer la nôtre. D’avoir mis en place des institutions internationales
contribuant à maintenir la paix entre les peuples et à développer des actions
pour garantir le bien-être de chacun. Le modèle français de sécurité sociale
instauré depuis la seconde guerre mondiale est un exemple particulièrement
remarquable aujourd’hui encore.
Envers les générations futures, il nous appartient de leur transmettre nos
valeurs fondamentales constitutionnelles recouvrées grâce à nos libérateurs,
de consolider les acquis sociaux pour garantir leur développement dans de
bonnes conditions, et assurer le maintien de la qualité de vie à laquelle nous
sommes arrivés.
Dans l’hypothèse où l’on ne se soucierait pas des générations futures, les
ressources naturelles continueraient à s’épuiser rapidement, l’instruction des
jeunes ne serait plus assurée, l’économie mondiale s’effondrerait par manque
d’investissement à long terme et il en résulterait très vite un véritable chaos.
Après avoir pris conscience qu’il existe vraiment un espoir de vivre des jours
meilleurs pour tous les peuples de la Terre, il reste à surmonter les obstacles
qui jouent encore en faveur des dictateurs et leurs complices sans scrupule.
Il est bien là le problème !
Aujourd’hui, une majorité de la population mondiale dispose à domicile de
deux outils puissants que nos parents et grands-parents ne possédaient pas
quand ils subissaient les excès de pouvoir de leurs dirigeants : la connaissance
et la communication.
La connaissance acquise par l’alphabétisation des populations les plus reculées,
développant l’esprit critique, alimentant la libre pensée, est celle qui ouvre les
portes de la dignité humaine. La connaissance de l’histoire de nos héros qui ont
sacrifié leur vie pour rétablir nos libertés bafouées par des dictatures
immondes.
L’avènement des nouvelles technologies d’information et de communication
permettent d’alimenter ces connaissances et de faire savoir au monde entier,
comme par magie, en quelques clics, tous les événements captés à quelque
endroit de la planète Terre.
Je me souviens, il y a quelques années, enfoncé dans le désert marocain, en
plein bled, à plus de 500 kilomètres au sud de Marrakech, avoir rencontré, à
mon grand étonnement, des autochtones se promener un téléphone portable à
l’oreille !
Ce petit assemblage de celluloïd et de métaux, emporté discrètement dans
votre poche, partout où vous allez, qui vous donne la parole avec le monde
entier, enregistre les images que vous voulez diffuser et vous permet d’accéder
à une foule d’informations, n’est-t-il pas le garant moderne de votre liberté ?
Plus qu’un outil, c’est l’arme de la démocratie universelle du 21ème siècle !
La conjonction de la connaissance et de la possession des techniques de
communications modernes peut contribuer à renverser, pacifiquement et à
distance, les régimes totalitaires qui subsistent, ou qui tentent, encore
aujourd’hui, de s’imposer aux peuples les plus faibles et aux hommes les plus
ignorants.
Ah, si nos aïeux en 14/18 avaient pu disposer de cette arme, la grande
boucherie n’aurait pas fait tant de morts et de souffrances…
Ah, si nos résistants en 40/45 avaient pu disposer de cette arme pour
communiquer avec Londres, il n’aurait pas fallut autant de sacrifices humains
pour venir à bout de l’infâme …
Alors, maintenant, que faire ?
Pour ma part, je crois venu le temps, pour les citoyens que nous sommes tous,
de surveiller le monde libre et non-libre. D’agir solidairement avec les peuples
en souffrance quand il le faut, ne fut-ce qu’en faisant pression sur les dirigeants
politiques, de notre fauteuil, par de simples clics sur notre appareil portable
après s’être assuré de la pertinence des informations reçues.
Lorsque suffisamment de citoyens du monde comprendront qu’ils détiennent
collectivement une puissance virtuelle capable d’améliorer le sort de
l’humanité, chacun pourra apporter sa pierre à l’édifice sacré de la liberté et
mourir en paix.
En définitive, c’est bien pour en arriver là, avec les moyens qui étaient les leurs,
que nos héros sont tombés au champ d’honneur, ne l’oublions jamais !
Sur les photos : Jean Moens - Guerre des Tranchées - 1914-1918 / Jean Moens - états de service / Albert, Jean, Roland Moens, et Julie, épouse de Jean Moens - 1939