L'Histoire de Morlanwelz par M. Vanden Eynde
Préface
par Jacques Lepain, échevin de l'éducation, de la culture et des loisirs
De 1963 à 1967, Maurice Vanden Eynde a apporté une importante contribution à l' historiographie morlanwelzienne. Au fur et à mesure de ses recherches sur notre commune, il publia quelque 33 articles dans Morlanwelz-Chronique édité par l'association des Commerçants et propriétaires avec l'appui de l'administration communale. Dans un style clair et concis, chaque étude est une mise au point des découvertes faites au cours de recherches minutieuses et systématiques dans les archives publiques et privées.
Le caractère de cette feuille publicitaire a fait qu'elle est aujourd'hui presque inaccessible, surtout pour les nouvelles générations. C'est donc à la demande de très nombreux Morlanwelziens et amis de Morlanwelz que l'Administration communale est heureuse de présenter cette réédition, résultat d'un montage réalisé par son personnel administratif et édité par le CEMADEM installé au prieuré de Montaigu.
La connaissance du passé est un des éléments de la compréhension du présent et, par conséquent, de l'engagement pour l'avenir. C'est une des lignes de notre politique éducative et culturelle. Nous sommes donc particulièrement heureux de pouvoir présenter cette brochure et de remercier très cordialement feu Monsieur Vanden Eynde pour sa précieuse contribution.
Nous tenons cependant à clarifier une partie des "notes", sur la page "Les élections des abbesses de l'Olive au XVIIIème siècle
La dernière abbesse Nathalie van der Noot n’est pas la sœur de l’avocat van der Noot mais plutôt sa cousine.
En effet Nathalie est la fille de Jean-Baptiste van der Noot, capitaine d’infanterie au régiment du Prince de Ligne, né vers 1703, sans doute fils de Jacques et Isabelle Cornélie de Midedelbourg, et de Marie Philippe Magotteaux, née à Mons, paroisse Saint-Germain le 31/8/1699 et inhumée à Mons, dans l’église Sainte-Waudru, le 21/11/1775, fille de Quintin, né le 29/6/1671 à Dailly, homme de fief sur plume à Mons et de Marie-Françoise de la HAYE née à Dailly le 14/1/1652.
Tandis que Henri Charles Nicolas van der Noot, un des chefs de la révolution brabançonne était fils de Nicolas François, Amman de Bruxelles, et petit-fils de Jacques ci-dessus.
Nous remercions Monsieur Paul Magotteaux, de Wépion, qui nous a gentiment transmis le fruit de ses recherches le 23 janvier 2017.
1re partie : Morlanwelz-Mariemont, problèmes militaires, politiques, administratifs et démographiques.
Le château fort de Morlanwelz
Connaissez-vous, amis lecteurs, la "place du Castia" ou place du château, face à l'hôtel de ville, et l'origine de cette appellation ? Mais oui, il a existé à Morlanwelz un véritable château fort !
Avant de vous le décrire, peut-être n'est-il pas inutile de vous rappeler quelques vagues souvenirs. Vous souvient-il qu'au temps où vous aviez une dizaine d'années on vous a parlé d'un certain Charlemagne, couronné empereur en l'an 800, maître d'un vaste empire allant des Pyrénées à l'Elbe, de Rome à la mer du Nord ? Ses successeurs, pour plusieurs raisons, ne parvinrent pas à garder intact ce territoire.
D'abord parce que selon la coutume mérovingienne, les fils du roi défunt partageaient le royaume comme nous partageons aujourd'hui un héritage : "Pleurez, peuple des Francs, car l'empire... gît à présent dans la poussière. L'Unité royale s'est brisée, tirée au sort en trois morceaux; au lieu d'un roi, il n'y a que des roitelets; au lieu d'un royaume, des débris de royaumes". Ces fils engageaient entre eux des luttes fratricides épuisantes.
Ensuite parce que des invasions se produisaient sur toutes les frontières : les Normands, venant de Scandinavie, attaquaient au nord et à l'ouest; les cavaliers Magyars (hongrois), à l'est; les Sarrazin (arabes), au sud. Ils ravageaient tout sur leur passage : "Les Normands , écrit en 883 un moine de l'abbaye de Saint-Vaast dans le Nord de la France, ne cessent de faire prisonnier et de tuer le peuple chrétien, de renverser les églises, de détruire les murs, de brûler les villes.
Sur toutes les places ce n'étaient que cadavres de clercs, de laïcs, de femmes, de jeunes gens, de bébés. Il n'était point de chemin, il n'était point de lieu où le sol ne fut jonché de mort. On vivait dans la détresse et la douleur".
Dans ce monde anarchique où la force brutale seule domine, le grand souci pour les hommes est de trouver un protecteur. L'homme libre isolé se tourne vers un grand propriétaire et lui dit : "Magnifique seigneur, c'est chose connue que je n'ai pas de quoi me nourrir et me vêtir. C'est pourquoi j'ai demandé à votre pitié de pouvoir me livrer ou me recommander en votre protection, à condition que vous me soutiendrez et consolerez tant de nourriture que de vêtement en échange de mon service et de mon zèle". S'il possède une petite terre, il en abandonne la propriété à son "seigneur".
Pour remplir son rôle de protection, celui-ci fortifie sa demeure qui devient le château fort, et veut avoir à son service le plus de cavaliers possible, seuls capables de grandes randonnées pour lutter contre les envahisseurs. Pour s'assurer de leur fidélité, il leur fait prêter un serment solennel (hommage). Dès lors, ils sont ses hommes, ses vassaux, dont il récompense le dévouement par la donation d'une terre (investiture).
De cette façon se lient entre le Seigneur ou suzerain et son vassal des liens et des obligations réciproques de protection pour le premier, de service de guerre et d'aide financière pour le second. Une récompense ou "bienfait", concédée contre une promesse de service militaire principalement, est un fief, du latin feodum, qui nous a donné l'adjectif féodal, le régime féodal, la féodalité. Ainsi chaque terre s'emboîte dans une autre plus grande, et tout possesseur de fief est le vassal d'un seigneur plus important. Par exemple , Morlanwelz était un fief dont le Seigneur, s'il en était requis, devait le service militaire à son suzerain, le comte de Hainaut : "l'ost et le chevaucée, si li est semons".
Au XIIème siècle, la terre de Morlanwelz et celle du Roeulx furent réunies sous l'autorité d'Eustache I du Roeulx dit le viel (1142 - 1192) qui fit construire dans chacune une résidence fortifiée.
La famille du Roeulx posséda ce domaine pendant près de 2 siècles, jusqu'a la mort du dernier descendant d'Eustache VI, en 1337. A ce moment, Morlanwelz revint au comte de Hainaut Guillaume II d'Avesnes.
Celui-ci, par un acte passé à Binche le Ier novembre 1340, conféra les revenus du château et de la terre de Morlanwelz à Jean de Hainaut, seigneur de Beaumont, son oncle, à charge de les transmettre à Jeanne de Brabant, femme de Guillaume II, pour en jouir sa vie durant, après la mort de son mari et celle de Bertrand Turck.
Comme le comte de Hainaut fut tué en Prusse où il combattait aux côtés des chevaliers teutoniques (1345), Bertrand Turck, originaire d'Asti en Lombardie, et surtout banquier des comtes de Hainaut, entra en possession de la seigneurie de Morlanwelz, mais pendant quelques années seulement, après lesquelles Jeanne de Brabant put profiter de ce douaire. Ainsi les comtes de Hainaut et les souverains des périodes espagnole et autrichienne, toujours au titre de comte de Hainaut, possédèrent ce domaine; les veuves et les membres de leur famille aussi lors d'une donation viagère.
Notons toutefois que les propriétaire ou les possesseurs ne résidèrent jamais à Morlanwelz - tout au plus y firent-ils quelques rares apparitions - mais, ils y étaient représentés en permanence par un "castelain ou wardin", une sorte de régisseur, si vous voulez, qui veillait à ce que la forteresse fût toujours en état de se défendre.
De temps en temps, les maître envoyaient une mission de techniciens vérifier l'état des lieux et éventuellement ordonner les travaux d'entretien nécessaires. Ainsi arrivèrent à Morlanwelz, le 11 mars 1418, venant d'Estinnes-au-mont, 14 personnes, parmi lesquelles le receveur des domaines du Hainaut et celui de Binche, des maçon, des charpentiers, etc... Ces "inspecteurs" consommèrent, outre le pain, la cervoise (bière ordinaire), du miel et de la purée, 12 carpes achetées à Binche, 2 brochets, 36 harengs saurs, des figues, des raisins, du vinaigre, du verjus (suc de raisin, acide), 35 pintes de vin du Rhin, 50 pintes de vin provenant de la Chapelle-de-Herlaimont. Vous avez de suite remarqué l'absence de viande - Ce qui s'explique par le fait qu'on se trouvait en période de carême - et aussi la forte consommation de vin. On peut certainement parler d'estomacs réceptifs.
Dans les comptes, il peut être intéressant aussi de relever la livraison de charbon par "les compaignons carbonnier dou Sart de Loncamps" (1419) ou par Charles Jacquemart "carbonnier demorant à l'olive" (1420).
Grâce aux recherches de l'abbé Roland, on peut se faire une idée approximative de ce château fort. Il occupait l'emplacement délimité aujourd'hui par la rue des juifs, la rue de l'Église, la Grand'Place et la place du Marché, emplacement sur une partie duquel se situe la place du château.
Les faces nord-ouest et ouest (rue des juifs et rue de l'Église) étaient protégées par un escarpement d'une dizaine de mètres, tandis que la face nord (place du Marché) était défendue par un large fossé rempli d'eau, lui-même enjambé par 2 ponts-levis qui donnaient accès à 2 portes.
Un mur d'enceinte d'une épaisseur de trois à quatre pieds (environ un mètre), avec créneaux, chemin de ronde, tours de guet, guérittes et mâchicoulis, garantissait une défense solide.
Face à l'entrée principale, celle du nord-est, se situaient les bâtiment d'habitation (2 grandes salles, 5 chambres, 1 cuisine), le donjon et une tour carrée moins importante que le donjon. Sur la face sud-ouest s'appuyaient le four, le fournil, la paneterie, le lardier, le hangar au bois, le colombier, le lieu d'aisemences, et 2 chambres; sur la face nord-ouest, la taillerie de pierre, la scierie pour le bois, la maréchalerie, la fauconnerie, la bergerie, la porcherie, l'étable (estaule des vakes).L'écurie (estaule des kevaux), la grange,. Notons enfin un étang et un jardin avec des vignes. Bref, une importante forteresse complétée par une ferme et par une chapelle située sur la face orientale.
Les comptes contiennent aussi de temps à autre des détails relatifs à l'armement du fort. Dès 1419, on aménage dans les tours des emplacements pour les canons et autres armes à feu dont l'usage s'était répandu pendant le XIVème siècle. Il vous intéressera sans doute de savoir qu'en cette année 1419, les sept premiers canons furent commandés à Jehan Raoul, ferronnier à Binche, par Margueritte de Bourgogne, épouse du comte de Hainaut Guillaume IV de Bavière, tante de Philippe le Bon.
Le tout fut soumis solennellement au ban d'épreuve "Le lundi sixième jour de février l'an 1420"
Mais le développement de l'artillerie marque la décadence du château fort de Morlanwelz. Un compte de 1443 déjà signale que la forteresse abandonnée tombe en ruine.
Un siècle plus tard, en 1546 et 1547, Marie de Hongrie aménage le domaine qui porte son nom, Mariemont. Dès lors, elle fait démolir le fort et transporter les décombres sur la cour de la Malaisie et en divers endroits de son parc. Seul le donjon fut conservé et restauré en 1547-1548, pour servir à la fois de colombier et de prison; mais il disparut pendant le XVIIème siècle.
En 1764, l'empereur d'Autriche, en sa qualité de comte de Hainaut, accorde des concessions de terrain compris dans l'enceinte et autorise la construction des premières maisons, moyennant redevance annuelle de deux ou trois chapons (poulets). Les premiers à profiter par acte du 27 mars 1776, la communauté de Morlanwelz reçut "le restant du terrain du vieux château à charges d'un chapon par an". Le terre plein de la forteresse se couvrit d'habitations. Seule la "place du Castia" oblige à se souvenir.
Le lotissement du terrain de l'ancien château fort
Sur un plan de Morlanwelz-Mariemont daté du XVIIème siècle, conservé aux Archives de l'Etat à Mons et dont une copie authentique se trouve dans le bureau des travaux de la commune, se voit, face à l'Eglise, un vaste espace nu, qu'on peut délimiter aujourd'hui par la rue de l'Église, la rue de la Résistance (ancienne rue des Juifs) et la place du Marché.
Il s'agit de l'emplacement du vieux château fort désaffecté au XVème siècle et progressivement disparu, les pierres ayant été enlevées en partie au XVIe siècle pour la construction du château de Marie de Hongrie, puis par les habitants de Morlanwelz.
Or, au XVIIIème siècle, le conseil des finances et la Chambre des Comptes, chargés de gérer les biens domaniaux pensent en tirer profit et annoncent par affiche sa mise en location. En vain.
En 1761, ces 2 institutions chargent le receveur des domaines de la région de Binche, Gilles-François Buisseret, de s'informer et de voir quel profit on pourrait en tirer.
Buisseret fait dresser des plans et signale que les habitants y font paître "abusivement" leur bétail "d'un bout de l'année à l'autre". Il est certain, ajoute-t-il, que la propriété du fond appartient à Sa Majesté puisque les comptes en font mention "pour mémoire". La meilleure solution serait donc d'arrenter ce terrain, c'est à dire de le louer moyennant une renter annuelle à une personne qui serait en état de l'améliorer pour "faire valoir la rente qui en résulterait". Un certain Nicolas Lannoy, déjà locataire du moulin banal de Morlanwelz, en serait preneur pour une rente annuelle de vingt livres et y ferait construire une maison.
Dans sa réponse, la chambre des comptes estime que cette proposition, si elle était acceptée, pourrait faire naître des difficultés car les habitants, selon ce qui leur a été dit par ailleurs, considèrent ce fonds comme un de leurs biens communaux "en suite d'une possession non interrompue qui remonterait jusqu'avant le règne de Charles-Quint (première moitié du XVIe siècle), prétendant être en état de prouver que depuis des siècles ils ont fait sur ce même terrain plusieurs actes de propriété qu'ils y plantent, qu'ils y travaillent, qu'ils coupent les arbres y croissant, qu'ils s'y assemblent les jours de kermesse et autres jours de réjouissance, qu'ils n'ont pas d'autre endroit pour jouer à la paume, aux quilles, au fer et autres jeux et qu'il est tort apparent que les anciens souverains leur ont cédé le dit terrain où il ne reste plus de vestige du vieux château et où les servitudes qui y étaient attachées se remarquent par la quantité de chemins qui le traversent".
Dès lors si on voulait le céder à quelqu'un pour le cultiver ce serait une "source de procès avec la communication dont les poules et les cochons seraient continuellement dans ce nouveau clos".
2 solutions paraissent cependant possible : que Nicolas Lannoy se charge des frais d'un procès éventuel ou que la communauté paie une "reconnaissance annuelle" pour s'assurer la jouissance de ce terrain fort utile.
L'affaire resta en suspens pendant quelques années. Mais comme un certain Pierre Leclerc, fatigué d'attendre une réponse à une demande de parcelle de terrain (environ 40m2).
Ainsi apparut au moins la première maison, celle de Pierre Leclerc. Peu de temps après, Jean Vray demanda et obtint une superficie de 4 à 5 verges moyennant une rente annuelle de 2 chapons. En 1766, on fit la même concession de 2 verges à Norbert Brouwet et à Nicolas Lannoy, mais par bail emphytéotique permettant au souverain de reprendre cette parcelle moyennant indemnisation pour la maison.
Au moment où, en 1772, le conseil des finances décida le boisement de la "Bruyère de Montaigu" sur laquelle les habitants de Morlanwelz disposaient du droit d'y faire paître leur bétail, on leur céda en compensation l'emplacement de l'ancien château fort moyennant reconnaissance annuelle d'un chapon.
Les autorités communales acceptèrent de lotir ce terrain.
Une soixantaine d'année plus tard, sur le premier cadastre qui nous est resté (1835), on peut remarquer sur l'actuelle place du château, du côté du "roxy" l'existence d'un atelier de tourneur dont le propriétaire était A-J. Brison de cinq maisons appartenant respectivement à M. Jaupin, J. Nicolas, A. Brison, J-P. Brison, D. Adam, et 2 à G. Foulart ; de l'autre côté, un atelier de charron à J. Brison et une salle de danse à A. Brison ; face à la place du Marché, 3 maisons appartenant à G-J. Hoyaux ; à l'emplacement actuel de la parfumerie Mesdagh et du bureau des Contributions, 2 maisons à G. Hubinont et une à A. Leclercq ; dans la rue de l'Église, à droite en descandant 2 maisons à la veuve P. Wuillame, puis une brasserie à J. Desmarez et un bâtiment rural" à I. Leclercq.
Au total 20 constructions. Peu de chose en somme. Il est vrai qu'à cette date Morlanwelz comptait 1769 habitants.
Une exécution militaire contre Morlanwelz en 1658
La Belgique fut pendant les temps modernes un des principaux champs de bataille de l'Europe. Au XVIIème siècle, l'état de guerre y est presque normal : il oppose la France à l'Espagne qui détient nos provinces.
En fait, il ne s'agit pas de la lutte de 2 peuples, mais de la lutte entre 2 familles régnantes. Le peuple n'y prend part que d'une manière passive, sans aucune espèce de passion.
Les armées étaient recrutées parmi les populations les plus misérables, dans de véritable marchés d'hommes où se retrouvaient les fainéant et les aventuriers. La discipline y était d'autant plus difficile à maintenir que la solde était faible et irrégulièrement payée, que les généraux s'inspiraient parfois plus de leur intérêt que de leur fidélité. Chaque armée accablait de contributions de guerre et de représailles la partie du territoire ennemi la plus proche, parfois même son propre territoire, à tel point qu'on peut se demander quelles armées ont fait le plus de mal : celle du souverain légitime ou celles de l'ennemi.
Que ce soit en 1635, en 1667, en 1673 ou plus tard, la guerre éclate donc entre la France et l'Espagne. Les placards qui l'annoncent chez nous énumèrent tous les torts du souverain français et assurent "devant Dieu et le monde" que le roi d'Espagne n'est "ny autheur ny cause de l'infraction ny rupture de la paix, ny des maux qui peuvent procéder de la guerre". En conséquence, ils défendent de commercer avec l'ennemi ; ils enjoignent à la population civile de prendre part, d'une façon effective, aux opérations de guerre dès l'approche de l'ennemi : il faut "serrer les chemins publics par coupure d'arbres", détruire les ponts, mettre les moulins hors d'usage, retarder la marche en avant par des attaques à main armée ; il est interdit de payer des "contributions" c'est-à-dire une certaine somme d'argent que l'ennemi exigeait sous menace d'exécution militaire (pilotage et incendie).
Il se fait qu'en 1658, depuis 23 ans que dure le conflit, les habitants de Morlanwelz avaient reçu plusieurs fois l'ordre de verser leurs "contributions" aux Français. Mais le gouvernement des Pays-Bas intervenait toujours en sens contraire et les invitait même à s'organiser pour s'opposer à toutes incursion ennemie vers le Brabant Wallon. Sur quoi nos Morlanwelziens furent d'accord pour autant que les villages brabançons visés envoient des hommes pour leur prêter main forte. On fut vite loin du compte : seuls les gens de Seneffe, alors brabançons, vinrent à une vingtaine pendant un mois, mais s'éclipsèrent peu après.
Comme le danger semblait se préciser, les intéressés demandaient instamment l'aide des villages voisins, notamment celle de Trazegnies et de Chapelle-lez-Herlaimont. En vain. Le samedi 21 septembre, l'ennemi exécuta sa menace : "Les dits manants avertis 2 heures avant jour que les ennemis en nombres de 500 chevaux et de 200 hommes de pied venaient pour piller et brûler leur village, ils n'ont eu autre recours que faire donner la cloche incessamment jusque à l'aube du jour que les ennemis les ont attaqués et faute e secours ils ont été contraints de se sauver dans les bois". Les Français brûlèrent 27 des principales maisons du village, les provisions de grain, de fourrage et de bois. C'était la brutale exécution militaire.
Il ne restait plus aux habitants qu'à se plaindre de l'isolement dans lequel ils étaient restés, à demander une aide en hommes pour éviter le retour de pareille calamité et en argent pour rebâtir leurs maisons.
Les archives ne nous disent pas si l'argent vint, mais il semble que les ordres donnés aux habitants des villages voisins par les autorités supérieures, rencontrèrent beaucoup de mauvaise volonté. Ceux de Seneffe et de Gouy, par exemple à la Grattine, refusèrent d'y rester et rentrèrent chez eux.
Il eut été intéressant de connaître l'importance du village pour se faire une idée de l'ampleur du désastre. Là aussi notre curiosité est déçue. Mais le souvenir de cet incendie dura bien longtemps. Plusieurs fois les victimes en prirent prétexte pour réclamer une exemption des impôt, ce qui leur avait été accordé un siècle plus tôt, au moment où les Français avaient déjà incendié et pillé le village, le château de Marie de Hongrie et l'abbaye de l'Olive.
Procès pour un Moulin
Du moulin à l'école primaire
A l'angle de la rue Portelette et de la rue Général de Gaule, la chute d'eau et les vannes en ruine témoignent de l'existence sur la Haine, d'un moulin dont la construction remonte au moyen-âge, bien avant 1372, date de la première citation dans les comptes du domaine de Binche. Une pierre scellée dans le mur de soutènement porte le millésime 1754 et les initiales couronnées de Marie-Thérèse; elle signifie qu'à cette date l'impératrice d'Autriche avait fait restaurer ce moulin parce qu'elle en était propriétaire. Les archives de la chambre des Comptes (n° 9065) mentionnent toutes les sommes payées aux entrepreneurs de la maçonnerie (J. J. Schhier et N. Maréchal), aux fournisseurs des bois (L. Massart), des charpentes (Ramboux et Delcourt), les pierres, ardoises, plomb, pavements, etc... . Les acquits de la chambre des Comptes (n° 2401) contiennent le cahier des charges de cet important travail :Les entrepreneurs devront démolir les anciens bâtiment et poursuivre leurs fondations jusqu'à ce qu'ils rencontrent le bon terrain.
Les pierres et les matériaux des fondations s'arrangeront à la main par lits d'un pied de hauteur.
Chaque lit "sera baigné d'un bon coulis de deux tiers de chaux et d'un tiers de sables".
Le mortier sera fait de la meilleure chaux qui se trouvera aux environs des ouvrages et coulée huit jours avant de s'en servir.
Le soubassement sera en pierres de grès et les murs en briques bien cuites et bien conditionnées.
L'intérieur sera plafonné et blanchi, pavé de pierres bleues et "en carreaux de terre".
Le toit sera couvert d'ardoises, etc...
Dans les villes comme dans les campagnes c'étaient en général les seigneurs qui construisaient les moulins, les entretenaient à leurs frais, puis les affermaient à un meunier. Il en était ainsi à Morlanwelz, où, en vertu du droit de banalité, tous les habitants de la localité et de Bellecourt, de même que les serviteurs du château de Mariemont, devaient faire moudre leur grain à ce moulin, moyennant un prélèvement d'un seizième. Cette spécification figurait dans les conditions générales d'affermage.
Or, en 1783, l'empereur Joseph II ayant décidé de vendre ce moulin domanial, en même temps d'ailleurs que ceux qu'il détenait dans de nombreuses localités du Hainaut, la communauté de Morlanwelz l'acheta par arrentement perpétuel de 800 livres. La transaction était avantageuse puisque la location s'était faite, en 1776, sur la base d'une redevance de 2.100 livres par an. On comprend, dans ces conditions, que les autorités communales : N. Godaux, mayeur, H. Desombercq, J. Ransart, A. Potie et A. Willame, échevins, aient tenté de s'opposer à la construction d'un moulin à vent à Chapelle-lez-Herlaimont, en 1786.
Cependant en 1824, l'administration locale décida d'ouvrir une école primaire et de couvrir les frais par la vente du moulin. Le projet était ainsi conçu :Art. 1 : Attendu les besoins d'une instruction régulière et permanente pour une population de 1.400 habitants environ parmi laquelle un grand nombre d'ouvriers charbonniers et d'autres professions telles que clouterie et forge, etc..., la population dont l'accroissement a lieu d'une manière sensible par suite des importantes exploitations qui sont en activité dans cette commune, il sera établi à Morlanwelz, le plus tôt possible, une école primaire d'enseignement simultané, organisé d'après les plans et instructions du Gouvernement.
Art. 2 : Comme premier moyen d'arriver à cet intéressant résultat, une maison avec étages, cour, jardin et terrain contenant ensemble 49 ares, 41 ca située en face de l'une des places publiques de l'endroit, au centre des habitations, le long de la chaussée qui traverse la commune, sera acquise de M. Nicolas Warocqué, propriétaire de charbonnage,... qui en est le propriétaire à titre d'achat, et qui a offert d'en faire la cession à la commune au prix même de l'estimation faite par trois experts nommés ad hoc par le conseil communal.
Art. 3 : Cette maison ne servira pas seulement à la tenue d'un pensionnat et d'une grande école communale mais encore elle présentera la faculté et l'avantage de réunir dans une salle choisie à cet effet les membres des diverses administrations du lieu, pour leurs séances, et diverses pièces tant pour le dépôt et la conservation des archives que pour le service des écritures des dites administrations. Il y aura aussi dans le même local un corps de garde et une prison pour la police ordinaire.
Art. 4 : La salle d'école... aura une longueur d'environ 12 aunes sur 9 à 10 aunes de largeur (environ 15m sur 11m), et elle sera disposée et arrangée pour la pratique la plus fructueuse de la méthode simultanée. Dans ladite maison un local particulier tant pour le logement du maître que pour celui du sous-maître, seront réservés (sic) et convenablement disposés...
Art. 5 : Le prix de la maison... est fixé d'un commun accord à la somme de 7.500 florins (16.000 francs).
Art. 6 : Pour faire face au paiement tant de ce prix que de la dépense de l'arrangement et de l'appropriation du local à sa nouvelle destination et l'achat du mobilier de l'école communale, le moulin à eau de la commune sera vendu par adjudication publique ; il est actuellement tenu en location par le sieur François Willam, de Morlanwelz, au prix de 1.252 florins 50 (2.650 fr.) suivant le bail passé le 2 janvier 1818 pour un terme de neuf ans.
Art. 7 : Le moulin étant grevé d'une rente annuelle de 800 livres au profit du sieur P. Tiberghien, l'acquéreur sera tenu de l'acquitter en lieu et place de la commune et le surplus du prix de la vente sera appliqué au payement de l'acquisition de la maison pré-mentionnée.
Art. 8 : Comme il est probable que la somme que retirera la commune de l'adjudication du moulin sera insuffisante pour pourvoir à la dépense totale, le conseil adressera une respectueuse requête à Sa Majesté afin d'obtenir de sa munificence, en considération des bonnes dispositions que témoigne l'autorité locale et des efforts que se propose de faire la commune pour remplir les vues de Sa Majesté et assurer la bien-être futur des habitants de Morlanwelz, un subside ou secours notable pour aider à l'acquit des frais des importantes améliorations dont il s'agit.
Art. 9 : Un cahier des charges, clauses et conditions sera préparé par le conseil pour l'adjudication dudit moulin et la mise à prix sera combinée sur l'estimation qui en est faite par procès-verbal d'experts et sur le capital de la rente due à P. Tiberghien.
Art. 10 : A compter de 1825, il sera porté au budget du bureau de Bienfaisance une somme de 300 florins pour traitement des instituteurs et en compensation pour la classe indigente, tous les enfants pauvres seront instruits gratuitement dans la nouvelle école communale et la commune verra ultérieurement s'il lui est possible de faire sous ce rapport quelque proposition dans son budget...
Art. 11 : La place d'instituteur en chef sera conférée à la suite d'un concours qui aura lieu de la manière déterminée par les règlements.
PROCÈS ET TRANSACTION
L'administration communale avait donc décidé, en 1824, de créer une école primaire dans un bâtiment cédé par Nicolas Warocqué et d'en couvrir les frais par la vente du moulin, qui était grevé, depuis le 1er mars 1783, d'une rente annuelle de 800 livres représentant un capital de 8.571 florins, en faveur de P. F. Tiberghien, de Bruxelles.
Lors de la première mise à prix, le 25 juin 1825, Charles Roisin, de Nimy, offrit 5.000 florins plus la capitalisation de la rente, mais à la deuxième séance, cinq jours plus tard, Nicolas Warocqué, bourgmestre de Morlanwelz, resta adjudicataire pour 10.400 florins, soit en fin de compte, avec le remboursement de la rente et les frais, un total de 19.163 florins ou environ 1.700.000 francs actuels.
On sait les tendances orangistes de Nicolas Warocqué et son hostilité à la révolution de 1830 lui coûtèrent son écharpe de mayeur. Son successeur, Joseph Paris, et le nouveau conseil communal décidèrent immédiatement d'entamer une action en justice pour faire annuler l'acte d'achat de 1825, prétendant "que la vente du moulin ne pouvait être consentie au profit du sieur Warocqué aux termes de l'article 1596 du code civil puisqu'à cette époque il était bourgmestre de la commune et qu'en vain il chercherait à se prévaloir de la dispense qui lui aurait été accordée par l'ex-roi aux termes de son arrêté du 17 août 1825, n° 154, puisque cet arrêté en dehors des limites du pouvoir circonscrit par la loi fondamentale est inconstitutionnel et illégal". Ils affirmèrent aussi que N. Warocqué s'était acquitté du prix de son moulin par l'achat en arrentement d'un presbytère pour 2.500 florins, dont il exigeait un intérêt de 5%, et en vendant une partie seulement du bâtiment proposé pour 4.859 florins, somme excessive pour une grange ! Du reste, ajoutaient-ils, l'acte de mutation n'a jamais été réalisé.
L'affaire vint devant le tribunal de Charleroi, siégeant en première instance, le 22 février 1832, et traîna jusqu'en octobre 1834. Malgré les plaidoiries de l'avocat de Haussy, qui prétendait que les formes prescrites par la loi avaient été respectées et que la dispense royale obtenue par N. Warocqué pour faire cette acquisition était valable et à l'abri de toute critique, le juge Gobart estima d'abord que le tribunal était compétant, parce que :L'article 165 de la loi fondamentale (la constitution) attribuait exclusivement à l'autorité judiciaire tout différend ayant pour l'objet la propriété et les contestations qui en dérivent, "d'où il suit que bien que la faculté de dispense accordée à la couronne ait constitué en sa faveur un droit politique émanant de sa prérogative, les actes faits en vertude ce droit restaient néanmoins soumis à l'appréciation des tribunaux lorsque, comme dans l'espèce, ils régissaient des droits civils" ;
L'article 107 de la constitution belge soumettait à la censure des tribunaux tout acte quelconque du pouvoir exécutif dont on lui demanderait l'explication ;
Le contrôle politique et constitutionnel des chambres et celui des tribunaux se trouvaient indépendants tous deux dans leur sphère respective. Puis il considéra :
Qu'en accordant au pouvoir exécutif la faculté de dispenser, le législateur avait pris soin de modifier ce droit exorbitant en restreignant l'étendue à des cas déterminés et en le soumettant à des formalités qui en réglaient l'exercice ;
Qu'il serait absurde de supposer que le pouvoir constituant eût confié au roi la faculté d'octroyer des dispenses qui léseraient les droits d'un tiers ;
Que l'article 1596 du code civil défendait, sous peine de nullité, aux administrateurs de se rendre adjudicataire de biens communaux ;
Que l'arrêté royal du 17 août 1825, portant dispense en faveur de N. Warocqué de la prohibition, contenait une disposition concernant l'intérêt d'un tiers, représenté par la commune de Morlanwelz, d'où il résulterait que l'arrêté ayant été rendu hors des limites tracées par l'article 68 du pacte constitutionnel n'avait pu servir de base à l'acte de vente ;
Que l'article 68 de la loi fondamentale ajoutait la nécessité de l'audition du Conseil d'état, ce qui ne paraissait pas avoir été fait.
Pour ces motifs, il s'estima compétant et déclara nul et de nul effet de l'acte de vente. N. Warocqué devait remettre dans les vingt jours le moulin aux demandeurs "en bon état à dire d'experts", et "restituer tous les fruits perçus depuis son indue jouissance" ; il fut condamné aussi à payer les frais.
Peu satisfait d'une pareille décision, le châtelain de Mariemont interjeta appel. Il mourut, en 1838, avant le règlement du litige. Mais sa famille en arriva à une transaction :
Par devant le notaire Laurent, sont comparus M. Bailly et I. Leclercq, échevins de Morlanwelz, d'une part, et Abel Warocqué, d'autre part, agissant pour lui, pour sa mère et pour sa sœur. Lesquels comparants ..., voulant mettre fin par une transaction amiable au procès, ... voulant surtout les comparants de seconde part respecter à cet égard la volonté et les intentions que N. Warocqué avait manifestées de son vivant ... et réaliser la transaction qu'il avait déjà projetée et même consentie dans le but de faire quelque chose qui fut agréable aux habitants de Morlanwelz, ont convenu : Abel Warocqué et sa famille se désistent de l'appel du jugement de 1834.
La commune restera propriétaire de son ancien moulin
La commune percevra à dater du 1er décembre 1837 les loyers dudit moulin et acquittera au prorata la rente due aux héritiers Tiberghien.
La commune restera également en possession de la maison de cure et paiera la rente qui la grève à dater du 24 mars 1826.
Abel Warocqué et la famille seront réintégrés à dater du 1er décembre 1837 en possession des bâtiment et terrains que N. Warocqué avait consenti à céder à la commune pour l'établissement de son école et de sa maison communale, ainsi que toutes les constructions et améliorations faites avec des derniers provenant du prix de l'adjudication annulée du moulin ... tous droits, frais et honoraires de la présente transaction seront supportés par moitié entre la commune de Morlanwelz et les représentants de feu N. Warocqué ... Le 29 novembre 1838, en présence de Manderlier, A-J., instituteur".
Enigmes à Morlanwelz en 1830
Au moment où le libéralisme, une des lignes de faîte du XIXème siècle, pousse les Français à se révolter contre l'absolutisme de Charles X, les Belges se soulèvent contre Guillaume Ier, homme d'affaires éclairé mais despote attardé, incapable d'amalgamer la Belgique et la Hollande en un royaume des Pays-Bas.
On sait comment la représentation tumultueuse de la Muette de Portici à la Monnaie, le 25 août 1830, se transforma en une véritable émeute : mouvement national qui revêt un caractère social, comme en témoignent les bris de machines.
Sitôt connus ces événements de Bruxelles, la province "bougea" également. Dans certaines villes, on désigna une députation pour aller réclamer du roi le redressement des griefs : respect de la "Loi fondamentale", liberté de presse, d'enseignement et des langues, diminution des impôts, répartition égale des emplois publics entre Belges et Hollandais, etc...
A ce moment, on envisageait seulement la séparation entre les parties septentrionale et méridionale du royaume, pas encore le renversement de la dynastie. Cependant, comme on craignait une action énergique des troupes royales, on se prépara à la résistance, on sollicita du renfort de la province, on se querella même entre volontaires extrémistes et garde bourgeoise modérée.
L'on arrive ainsi au 22 septembre, jour où l'on apprend que le prince Frédéric a décidé l'entrée des troupes hollandaises, le recrutement de volontaires en province, la création d'un gouvernement provisoire, la libération, l'indépendance de la Belgique.
Les archives communales ne permettent pas de se faire une idée précise de ce qui s'est passé à Morlanwelz pendant ces journées révolutionnaires. Dans le "Registre des délibérations des membres du conseil du village de Morlanwelz", on ne trouve aucune trace de réunion du Conseil communal entre le 24 juin et le 19 octobre. Mais, à cette dernière date, on constate que Nicolas Warocqué a été remplacé par Joseph Paris comme bourgmestre. C'est ce dernier qui décide de faire une collecte dans la commune pour subvenir "aux besoins des malheureuses victimes" de Bruxelles. Au total, Morlanwelz offre 1.473 pains, 12 kilos de linge, 505 florins plus 219 remis aux volontaires.
Ce geste de Morlanwelz rejoint celui des autres communes : Arquennes envoie 600 pains et un bœuf; Feluy, 83 rasières de froment, 3 vaches et 300 pains; Haine-Saint-Pierre, 6 sacs de froment, 5 sacs de siègle, 8 sacs de farine; etc.
Le procès verbal de la séance du 19 octobre est signé : Paris, bourgmestre, Dussart, Tilmant, Delfosse et Potdevin.
Pourquoi ce changement de bourgmestre ? Parce que Nicolas Warocqué, en fonction depuis 1805, a hésité lors des journées de septembre, pour plusieurs raisons. Administrateur des charbonnages de Mariemont, Olive et Chaud-Buisson, actionnaire dans plusieurs autres entreprises, donc hommes d'affaires avant tout, il partage l'opinion de nombreux industriels qui, conscients de l'effort de Guillaume Ier d'Orange pour augmenter la production industrielle de nos provinces, moderniser leur équipement technique et faciliter le crédit, estimaient que cette rupture entraînerait inévitablement un marasme économique. Convaincu des avantages d'un Benelux anticipé, il avait joué la carte "oranaiste" et avait été anobli par arrêté royal du 15 août 1829. Il n'imaginait pas que cette de nationalisme, qui détruisait l'équilibre européennes. On peut dire qu'il faisait passer la raison et les affaires avant les sentiments.
Qui est Joseph Paris ? Un curieux monsieur. Sa famille est au service de Charles de Lorraine. Lui-même est né en 1754 à Tervueren, là où le gouverneur général des Pays-Bas autrichiens dispose aussi d'une vaste résidence, tandis que, au m^me moment, 3 de ses oncles sont en service au château de Mariemont, brigadiers de chasse ou garde à cheval. A ce titre, ils touchent 730 livres par an, plus un uniforme tous les 2 ans, plus une prime de 28 livres chaque fois qu'ils tuent un loup, ce qui arrivait encore assez souvent.
Joseph Paris devint médecin et alla se fixer en Russie où il reçu la noblesse parmi sa clientèle. D'un extérieur agréable, affable, spirituel, généreux, comme dit O. Hubinont, il a su plaire à une jeune princese de la haute aristocratie et un mariage secret ne tarda pas à unir les 2 amants. Ils avaient toutefois compté sans les grands-parents et surtout sans le tsar qui força bientôt Paris à quitter la Russie, y laissant sa femme et une jeune enfant.
Cette enfant fut depuis la princesse Repnine dont le fils fut le prince Balabine, ambassadeur de Russie à Paris, avant la guerre de Crimée. Quant au docteur Paris, il était philosophiquement se réfugier en sa maison de la Chanette ...; il y a vivait libéralement, y recevant quelquefois la visite de sa noble famille.
C'est donc à Morlanwelz qu'il apprend les événements de Bruxelles en 1830. C'est d'ici que ce vieil adversaire de l'organisme, qui avait refusé de prêter serment lors de sa désignation comme conseiller communal en 1819, part malgré ses 76 ans, pour répondre aux exhortations de l'avocat Plaisant et du professeur Lesbroussart, venus en tournée de recrutement dans le Brabant Wallon et dans le Centre.
Le 24 septembre, ils s'en vont à 19 de Morlanwelz, à 8 de La Hestre, à 22 de Fayt, à 20 de Seneffe parmi lesquels les 2 Descamps, qui deviendront l'un cardinal et l'autre ministre, et dont le père avait habité à Morlanwelz, là où se trouve aujourd'hui la banque de la Société Générale.
Cette participation, à partir du 25 septembre, aux journées révolutionnaires, vaudra à Paris la Croix de Fer distribuées "aux citoyens qui, depuis le 25 août 1830 jusqu'au 4 février 1831, ont été blessés ou ont fait preuve d'une bravoure éclatante ou ont rendu des services signalés au pays". Sur la liste des 1631 décorés, Joseph Paris figure avec cette citation : "Il détermina un grand nombre de volontaire à voler au secours de la capitale, en assurant à ses frais l'existence de leurs familles; élu bourgmestre le 30 septembre 1830, quoique octogénaire, il en accepta les fonctions, et fut ainsi le premier magistrat municipal de la Belgique indépendante".
Cette attitude vaudra à la commune de Morlanwelz, le drapeau d'honneur décerné "aux villes et communes dont les volontaires se sont portés sur les lieux menacés par l'ennemi ou qui ont contribué d'une manière efficace au succès de la révolution". Ce drapeau et le diplôme sont conservés dans la salle du Conseil à l'hôtel communal. Il y ont été ramenés par une députation chargée d'aller les recevoir à Bruxelles en septembre 1832, et composée de P. Stavaux, H. Hubinont et J. Demaret. Les 2 premiers, membres du conseil communal; le troisième, marchand-brasseur, futur membre du bureau de bienfaisance.
Le 28 octobre 1830, "les soussignés Paris Joseph, Leclercq Isidore, Cambier Eugène, Ghilain Jean-Joseph, Pranger François, Hubinont Hubert et Stavaux Pierre, respectivement Bourgmestre, Assesseurs et Membres du conseil de la commune de Morlanwelz, déclarent adhérer au gouvernement provisoire de la Belgique, établi par arrêté du 26 septembre 1830 ..."
On constate donc qu'entre le 19 et le 28 octobre, tous les assesseurs et membres du conseil ont été changés. On sait que des élections se déroulèrent en ce moment, nettoyage, car en fait n'étaient électeurs que les citoyens redevables d'un minimum de 10 florins d'impôts.
Voilà une question à laquelle je ne peux répondre. C'est la première énigme.
On peut aussi se demander si le nouveau bourgmestre ne profita pas de l'erreur psychologique de N. Warocqué pour régler une querelle qui remontait peut-être à 1820, moment où, à une réclamation de Paris "tendant à obtenir une réduction sur la cote de sa contribution financière", les mayeur, échevins et commissaires-répartiteurs répondirent qu'ils avaient "constamment pris pour base de leurs classifications la valeur du loyer d'habitation personnelle de chaque habitant et non ses facultés présumées". "Que c'est en partant de ce principe que le réclamant ne payait qu'une faible contribution mobilière, qu'il n'habitait qu'un quartier dans une maison de la commune, quoique alors comme maintenant il était présumé jouir d'un capital considérable qu'il a toujours su faire avantageusement fructifier au delà même des bornes autorisées par nos lois civiles. Que ce n'est qu'après qu'il eût habité alors la plus jolie et la plus spacieuse de la commune, en bâtiment d'habitation et dépendances d'agrément, que sa cote mobilière fut portée par modération et contre la sévère application des principes de la loi, à la hauteur de celle de Monsieur Warocqué, désigné en comparaison par le réclament. Que pénétrés qu'on ne peu déroger à un principe établi par une loi sans entrer dans l'arbitraire, les soussignés sont d'avis unanime qu'il serait de toute injustice de diminuer la cote mobilière du sieur Paris et que sa réclamation n'est nullement fondée et ne doit pas être accueillie".
Joseph Paris est donc un homme riche, accusé même d'être un usurier. C'est lui qui paie le plus de contributions directes (100 florins par an), après Nicolas Warocqué (681 florins). Le premier cadastre le signale comme propriétaire des parcelles 423, 424, 425, 426 et 427 de la section A contenant un bâtiment rural de 50 centiares, un jardin de 51 ares 70 ca, un verger de 11 ares, un bâtiment rural encore de 50 ca , une maison de 3 ares 20 ca, rue de la Chanette, en face de la rue du Chenia, actuellement rue du Chêne. Dans son jardin, sur une colonne cylindrique en pierre bleue qui servait de cadran solaire, l'original Parts avait placé un canon miniature qu'il faisait tonner à l'heure de midi.
Le nouveau Collège ne tarda pas à entrer en conflit avec l'ex-bourgmestre. Celui-ci ayant décidé de vendre "les arbres plantés et existants sur les accotements du chemin vicinal de première classe allant de cette commune à Mariemont", se heurta à une opposition signifiée par huissier et justifiée par des arguments solides : ce "chemin a toujours appartenu à la commune, comme il en conte par un droit de chausséage autorisé par lettre d'octroi en acte du 12 mars 1729, 9 mars 1789 et 14 thermidor an X (1802)"; il a toujours été entretenu "ainsi que les accotements et fossés avec le droit de chausséage comme on peut le voir par tous les anciens budgets de la commune" (1831)
Warocqué ayant malgré tout vendu ces arbres - une cinquantaine d'une valeur approximative de 300 florins (un peu plus de 600 francs-or) - les autorités communales demandèrent aux "aux nobles et honorables Seigneurs du Collège des États-députés de la province (la députation permanente)" de pouvoir "traduire le sieur Warocqué par devant le tribunaux compétents pour être condamné à la restitution du produit de la vente et en outre aux dommages et intérêts pour avoir fait abattre des arbres qui commençait seulement à croître". Le 3 mars et le 12 avril, elles insistèrent, ajoutant que si l'intéressé prétendait être le propriétaire du terrain sur lequel la chaussée avait été établie, il serait facile de démontrer le contraire à l'aide des titres d'acquisition : Il résulte de l'indication des tenants et aboutissants contenus dans le catalogue de vente de la forêt de Mariemont acquise par N. Warocqué et le charbonnage en 1829, que les parcelles qui touchent à la chaussée sont limitées par elle". Ainsi par exemple le lot de Z est désigné comme suit : "Ce lot se compose de la Faisanderie et est limité au nord par l'enceinte de la forge, lot P, l'enceinte de la Faisanderie, lot Q, l'enceinte Saint-Hubert, lot R, l'enceinte Saint-Joseph, lot S à l'est par la chaussée de Mariemont..."
Or, si la propriété achetée par le sieur Warocqué est limitée par la chaussée de Mariemont, c'est que cette chaussée n'est point comprise dans son lot.
D'un autre côté, s'il est prouvé qu'il n'a pas et qu'il n'a pu acquérir la propriété de cette même chaussée, il restera démontré que ces arbres qui en étaient la dépendance ne pouvaient lui appartenir.
Il suit donc de tout ce qui précède que le fait du sieur Warocqué d'avoir vendu et fait abattre ces arbres est une véritable usurpation.
Y eut-il procès ? C'est la deuxième énigme que je vous pose.
Le 27 mai, le même conseil communal demanda aux autorités provinciales l'autorisation d'engager une autre action judiciaire pour faire annuler l'achat, en 1829, du moulin communal par N. Warocqué. En dépit du refus de la Députation permanente, il s'adressa au Ministre de l'intérieur et obtint du roi, le 29 janvier 1832, un arrêté autorisant les poursuites.
Mais revenons en 1830. Car s'il y eut quelques orangistes, il se trouva aussi quelques "réunionistes", c'est-à-dire des partisans du rattachement de la Belgique à la France. Ceux-ci firent circuler des pétitions qu'ils adressèrent au Congrès National. A Fontaine- l'Evêque, une centaine de personnes signèrent la pétition; à Jemappes, 45; à Dour, 141; à Morlanwelz, 124; pour une population de 1.600 personnes.
Que signifient ces chiffres ? Certain considère qu'ils restent sujet à caution parce que les manufacturiers ou les patrons de charbonnages ont pu recueillir parmi les ouvriers des signatures plus ou moins obligée; tel autre considère que "c'est au nombre des électeurs censitaires de l'endroit dont sans doute faisaient partie tous les pétitionnaires, qu'il faudrait pouvoir se référer. Ce mouvement réunioniste... n'était pas le fait d'une poignée d'isolés mais il était soutenu par la classe dirigeante, ces bourgeois qui seuls, à cette époque, avaient le droit de vote".
Ni l'une ni l'autre de ces remarques ne valent pour Morlanwelz. Le patron charbonnier, on l'a vu, était orangiste; les signataires ne pouvaient pas être tous des bourgeois car la population à Morlanwelz se composait en majorité d'ouvriers. 6 personnes seulement payaient un impôt supérieur à 50 florins : N. Warocqué, J. Paris, G. Potdevin, propriétaire d'un tordoir et d'une savonnerie, J. Otlet, fermier, F. Pranger, propriétaire, M. Bailly, négociant. Y avait-il 118 habitants astreints à payer de 10 à 50 florins ? Il est permis de rejeter cette hypothèse lorsqu'on sait que dans des localités comparables : Farciennes, Marchienne, Châtelineau, on notait respectivement 56, 49 et 43 électeurs. Mais quels étaient donc les signataires ? Voilà notre troisième énigme.
Notons d'ailleurs que les deux mouvements, orangisme et réunionisme ont un point commun : ils estiment que la Belgique indépendante vivrait difficilement et que sa prospérité est liée à l'association soit avec la Hollande ou soit avec la France. La pétition de Fontaine- l'Evêque, publiée par F. Dumont, ne laisse aucun doute à ce sujet. Au fond, ces pétitionnaires souhaitaient revoir ce qu'ils avaient connu pendant une vingtaine d'année : la réunion à la France.
On sait comment Louis-Philippe, pour éviter une guerre avec les puissances européennes, déclina pour son fils, le duc de Nemours, l'offre du Congrès belge qui choisit alors Léopold de Saxe Cobourg, né en 1790, veuf en 1817 de la princesse héritière d'Angleterre. En 1832, Léopold Ier épousa en seconde noces Louise-Marie d'Orléans, fille de Louis-Philippe, ce qui arrangea bien des choses.
A Morlanwelz, les petites querelles de la politique villageoise continuèrent. En 1833, les autorités communales, à court d'argent, estimèrent intelligent de rétrécir la chaussée Brunehault qui "excédait de beaucoup la largeur nécessaire aux chemins vicinaux", et de rendre à l'agriculture les parcelles provenant de ces excédant inutiles à partir du chemin de Morlanwelz à Carnières jusqu'à la rencontre du chemin de Tout-Vent. Aussitôt Warocqué, au nom du charbonnage, fît remarquer qu'il n'y avait pas eu enquête de commodo et incommodo, qu'il était privé de la contiguïté à la chaussée, ce qui dépréciait la valeur de la propriété. Le tribunal de Charleroi fut saisi du différend. Comment le jugea-t-il ? Voilà la quatrième énigme.
En 1836, Paris, âgé de 82 ans, quitte la scène politique. Il est remplacé, comme bourgmestre par Abel Warocqué, fils de Nicolas. Ce dernier meurt en 1838, âgé de 64 ans; Paris , le 28 mars 1842, à 5 heures du soir, à l'age de 87 ans et 11 mois. La déclaration de décès de ce dernier, faite par ces 2 neveux, Pierre et François Paris, le signale veuf de Thérèse Laeutner. Ainsi disparurent 2 hommes qui, par leur rivalité, avaient provoqué pas mal de remous parmi les habitants de Morlanwelz.
N. Warocqué, à cause du testament de son arrière petit-fils, Raoul, est enterré dans le mausolée du parc de Mariemont; J. Paris, dans le cimetière derrière l'église, où un mémorial décidé par le conseil communal en 1912 garde son souvenir.
L'ouverture des rues Arthur Warocqué et Edmond Peny
Vers 1870, pour se rendre de la Grand'place à Mariemont, on utilisait deux routes. La première passait par la rue en-dessous de la cure ( le presbytère se trouvait à côté de l'actuel hôtel communal, face à cette rue), devenu rue des Juifs puis rue de la Résistance; la seconde, par la rue En dessous du château ( actuelle rue de l'Église) pour rejoindre la rue de la Portelette et l' allée des Hêtres qui débouchait face au puits Saint Arthur ( allée disparue hélas! depuis la création de la nouvelle cité), ou pour emprunter le Pavé de Mariemont (chaussée de Mariemont) par la rue Haute ( rue de Gaulle) où se trouvaient, à l'emplacement des courts de tennis et des maisons Brunkers et Rousseau, les importants ateliers de constructions crées par François Prud'homme. Ni la rue des écoles ( aujourd'hui rue des Nations-unies et rue Rondeau), ni la rue Prud'homme, ni la rue de la Faisanderie, ni la rue de la Malaise, ni la rue Arthur Warocqué, ni la rue Edmond Peny n'existaient.
C'est en 1888 que l'on commença à parler d'établir un chemin de fer vicinal à vapeur entre Jolimont, où devait se faire la jonction avec la ligne Manage-Houdeng et la grand-place de Morlanwelz que l'on aménageait à la suite de la disposition de l'ancien cimetière autour de l'Église.
Dans les années qui suivent, on traça donc la ligne actuelle et on perça une rue à travers les parcelles cadastrées 572k, 572i, 574c et 57l y, puis on expropria deux maisons ( cadastrées 395 et 396 ) qui assuraient la continuité de ce qui s'appelait rue de l'hôpital sur le plan popp, rue Léon Moyaux. On traversa ensuite en diagonale diverses parcelles, notamment la 393 (à la famille Gobert au temps de Popp). On constitua ainsi une rue à laquelle on donna le nom de Arthur Warocqué en souvenir de celui qui, avait été bourgmestre de 1869 à 1880. On la dota de l'éclairage public dès 1891, date de l'ouverture de la ligne vicinal, on la pava en 1893.
Pour éviter les accidents, le Collège échevinal défendit "de faire courir les chevaux attelés ou sellés en descendant la rampe de la rue Fosse à l'eau au passage à niveau du vicinal"
On continua cette rue Arthur Warocqué par la "Nouvelle Avenue" qui traversait la parcelle 346, toute boisée, propriété des charbonnages de Mariemont, pour aboutir à l'ancien chemin de Haine (appelé plus tard avenue des Chênes, puis avenue W. Churchill) qui se prolongeait jusqu'à l'actuel pont de la Réunion et qui fut absorbé en partie, plus tard, par l'usine de Baume et Marpent.
Après quelques années, la Nouvelle Avenue devint la rue Edmont Peny, du nom d'un ingénieur aux charbonnages de Mariemont, échevin de 1887 à 1889 et de 1892 à 1897, étroit collaborateur de Georges et Raoul Warocqué en ce qui concerne l'archéologie et l'histoire de Morlanwelz- Mariemont. C'est celui qui fit paraître en 1881 un rapport sur la découverte d'une villa gallo-romaine à Morlanwelz et qui mit à jour en 1896 les ruines de l'abbaye de l' Olive.
Son portrait par le peintre Cran se trouve dans le bureau du secrétaire communal.
On se mit à déboiser et à construire. La première maison, à vrai dire antérieur au percement de la rue Peny, fait le coin avec la rue Saint-pierre; elle est devenue propriété de la Commune et poste de Croix-Rouge. Les autres furent cadastrées. En fait la construction fut rapide.
Dès 1895, il fut question de substituer la traction électrique à la traction à vapeur. Le projet prévoyait une intervention de la commune de 17 500 francs, mais il ne se réalisa pas tout de suite, et les registres communaux ne permettent pas de préciser quand se fit cette substitution.
En 1897, on commença l'enquête pour prolonger la ligne jusqu'à Carnières.
D'après O. Hubinont, "la ligne vicinale Manage, Haine-saint-pierre, La Louvière, Houdeng, avec l'embranchement vers Morlanwelz, adjugée le 24 décembre 1890, a été inaugurée le 19 octobre 1901.. en présence du Ministre des travaux publics et du Gouverneur de la province.
Il a donc fallu dix ans pour achever complètement la ligne, mais, d'après les archives communales, le tronçon Morlanwelz-Jolimont fonctionnait dès 1891.
Evolution de la population de Morlanwelz de 1910 à 1962
Le recensement général de 1910 révèle pour Morlanwelz une population totale de 8.512 personnes, réparties également entre hommes ( 4. 245) et femmes ( 4.267).
Celui de 1930 renseigne 8.258 habitants : 4 180 hommes et 4.078 femmes.
Celui de 1947, 8.731 habitants :4. 660 hommes et 4.071 femmes.
Celui du 31-12-1961, 8.082 habitants : 3.933 hommes et 4.149 femmes.
Trois conclusions s'imposent immédiatement:Le nombre d'habitants varie relativement peu sur ces cinquante années
Le chiffre le plus élevé est atteint en 1947; le plus bas, en 1961, avec un taux de diminution de 7,43 %.
L'égalité entre hommes et femmes constatée en 1910 disparaît au profit des hommes en 1947 et au profit des femmes en 1961.
Étudions ce problème de plus près En 1910, les 8. 512 personnes comprennent 8. 202 Belges et 310 étrangers, soit 3,64 % d' étrangers; en 1930, 8. 258 personnes dont 475 étrangers soit 5,75 %; en 1947, 8. 731 dont 1. 759 étrangers soit 20,13 %; en 1961, 8. 082 dont 1.824 étrangers soit 22,56%
Conclusions :Le nombre de Belges tombe de 8. 202 en 1910 à 7.783 en 1930, à 6.972 en 1947, à 6.258 en 1961. En cinquante ans, il y a donc diminution de 1.944 unités soit 23,7%
On peut dire que la population de Morlanwelz ne se maintient à peu près que par l'immigration d'étrangers.
Sur quatre habitants, il y a un étranger.
La forte différence entre le nombre d'hommes et le nombre de femmes constatée en 1947 provient de ce que l'immigrant arrive seul et ne fait venir sa famille que plus tard. En 1961, cette famille est arrivée, et dans le recensement de cette année on constate même une nette supériorité du nombre des femmes sur celui des hommes. Cette situation peut s'expliquer soit par la migration de Morlanwelziens qui ont laissé leur famille ici soit par le vieillissement de la population, les femmes vivant plus longtemps que les hommes.
La diminution du nombre de Belges résidant à Morlanwelz est d'autant plus grave que pour l'ensemble du royaume le nombre de Belges ne cesse d'augmenter. Cette diminution s'explique par un mouvement migratoire que nous étudierons prochainement, et par le fait qu'entre 1925 et 1958 le chiffre des décès dépasse presque, toujours celui des naissances.
Quel est le pays d'origine de ces étrangers ? En 1930, sur 475 il en vient 179 de Tchécoslovaquie, 79 de France, 78 d'Italie, 73 de Pologne.
2e partie : Morlanwelz-Mariemont - Institutions religieuses
Le Prieuré de Montaigu, musée communal
Le Prieuré de Montaigu, situé entre l'Athénée et les Ateliers, constitue le bâtiment le plus ancien de Morlanwelz.
Il fut créé au début du XVIIème siècle. En 1625 serait-on tenté de lire à première vue sur le linteau surmontant la porte Nord; en 1615 peut-on préciser grâce à une lecture attentive qui fait apparaître la correction du millésime.
Après la signature, en 1609, de la Trève de douze ans mettant fin à une véritable guerre civile qui vit la sécession des provinces du Nord, les archiducs Albert et Isabelle, gouverneurs de nos régions, contribuèrent activement à répandre une ferveur religieuse catholique destinée à contrecarrer le succès du protestantisme. Partout s'édifièrent couvents et monastères, églises, chapelles et calvaires.
C'est dans cet esprit qu'un certain Sébastien Deppe, religieux de l'abbaye de Bonne-Espérance et curé de Morlanwelz, se décida à profiter des largesses des Archiducs qui venaient de faire construire à leurs frais la basilique de Montaigu en Brabant; il obtint de pouvoir fonder une chapelle et, un peu plus tard, une habitation pour le résident, désigné par l'abbé de Bonne-Espérance.
Ainsi s'expliquent le moment de la fondation du prieuré, la dénomination et le rôle des fondateurs, précise dans le linteau de 1615.
Qu'on ne s'y trompe pas cependant. Les bâtiments actuels ne correspondent pas aux bâtiments primitifs.
Si l'on s'en réfère aux documents anciens représentant le prieuré, la chapelle paraît assez vaste, flanquée de chapelles latérales, la croisée étant surmontée d'un clocheton. La porte de cette chapelle, en pierre et cintre, subsiste, encastrée dans le mur de clôture de la cour actuelle; elle occupe vraisemblablement sa place ancienne.
Un rapport daté de 1741 et conservé dans le Conseil des Finances aux Archives Générales du Royaume, relate l'état de délabrement du prieuré. Un maître charpentier du nom de Armand Cligné et un maçon de la Maison royale de Mariemont, Pierre-André Piroux, nous font connaître le résultat de leur visite d'inspection. Il faut renouveler pratiquement toute la toiture et toutes les menuiseries. A leur avis, mieux vaudrait même démolir les bâtiments pour ensuite les faire rebâtir.
Mais vers 1776, l'abbé de Bonne-Espérance reçut le titres de chapelain à la chapelle royale de Mariemont; il y transféra la statue de Notre-Dame et autorisa la démolition de la chapelle de Montaigu.
Comme le rapport de 1741 précise que la voûte de la chapelle menace de s'effondrer, et qu'il convient de la réparer au plus tôt pour éviter qu'elle ne croule pendant l'office divin, il est probable qu'entre 1741 et 1776, la chapelle se trouva en si piteux état qu'elle ne put plus servir au culte. Les chapelains transformèrent une partie de leur résidence en chapelle et y firent construire le clocher qui subsiste aujourd'hui. On remarque dans la maçonnerie de ce bâtiment --- aménagé en 2 demeures --- la trace de multiples transformations.
Quant au bâtiment en équerre, il date sans doute du XIXème siècles, de même que l'annexe avec toit en appentis accolée au pignon du clocher.
Devenu propriété de l'état, avec le domaine de Mariemont, pendant la période française (1792-1814), l'ancien prieuré fut vendu d'abord à la Société Charbonnière de Mariemont-Olive, puis à la famille Warocqué.
En 1952, l'Administration communale acheta ce beau vestige du passé. En collaboration avec l'association des Commerçants et avec le concours d'historiens, elle se propose de le transformer en un musée où l'on pourra évoquer l'histoire de l'abbaye de l'Olive et de l'ancien château-fort, suivre l'évolution de la population depuis le XVIIème siècle, étudier la transformation économique et sociale depuis l'industrialisation, voir comment évolue la structure de la population pendant ce XXème siècle, constituer une section pour l'étude du folklore inspiré par la mine. Bref, un petit musée capable d'intéresser un vaste public.
Les revenus de l'abbaye de l'Olive au XVIIIème siècle
L'abbaye de l'Olive disposait, pour vivre des revenus annuels de ses terrains, revenus estimés à 6.288 florins de Brabant, et de diverses rentes que l'on connaît par un rapport précis de 1786. Il fallait cette année-là désigner une nouvelle abbesse pour succéder à dame Marie-Catherine Nopère, qui avait dirigé le couvent depuis 1767. 2 commissaires, le conseiller du Conseil Privé, M.L.J. de le Vielleuze, et l'abbé du monastère de Saint-Denis, dom Benoît Alavoine, aidés d'un secrétaire, de Reul, furent chargés de venir prendre l'avis des religieuses et de dresser un inventaire des revenus de l'abbaye, de façon à pouvoir lever sur celle-ci un impôt exceptionnel.
Les instructions étaient strictes : "il convient que nous soyons informés exactement de l'import des biens et revenus de l'abbaye, de même que de ses charges et de la dépense à laquelle elle est régulièrement assujettie. Vous ordonnerez au nom de Sa Majesté de vous délivrer un état pertinent et détaillé de tous leurs biens et revenus en général, rien excepté ni réservé, en y spécifiant chaque dîme, chaque cense, bois, maison, étang, etc.". Tout devait être parfaitement classé par village, "sans confusion, séparément et article par article". La même rigueur devait permettre d'établir une liste précise et détaillée des dépenses, en évitant de considérer comme régulières des dépenses exceptionnelles. Ainsi, lorsqu'il s'agit de frais occasionnés par les réparations à l'église, aux maisons, etc..., il faut en calculer une moyenne annuelle établie sur 10 ans. "Et pour qu'il vous conte de l'exactitude avec laquelle ces état seront formés, vous aurez à les confronter tant avec les registres qu'avec les derniers comptes et les 2 derniers états fournis à l'occasion des 2 dernières élections et vous les confronterez avec celui à présenter. Vous vous informerez de même si on y paie des dotes ou de ce que l'on donne à l'entrée, si l'abbesse ne s'approprie pas de trop fortes sommes d'argent sans en faire renseignement".
La minutie de ces instructions explique la valeur du rapport. A toute la liste des terres et de leurs revenus annuels s'ajoute la part que l'Olive reçoit dans la perception de la dîme à Heppignies, Chassart et Wayaux (1.089 fl.), dans celle de Feluy (192 fl.) et de Thiméon (5 fl.). On estime que les bois (85 ha.) permettent de réaliser 883 fl. En outre, diverses rentes proviennent aussi de différentes sources; par exemple, une famille de Morlanwelz paie annuellement 7 fl. Au total, une recette de 9.082 fl.
Par contre, les dépenses s'élèvent à 8.959 fl. Elles proviennent de diverses redevances au clergé de Hainaut, aux seigneurs dont les terres relevaient parfois, aux religieux, directeur et chapelain de l'Olive, au vicaire de Wayaux et à celui de Feluy, au médecin, etc... Soit une première dépense de 661 fl. à laquelle il faut ajouter entre autres en moyenne par année :
117 florins pour réparations aux églises d'Heppignies et de Wayaux ;
35 florins pour réparations à l'église de l'abbaye ;
319 florins pour le vin ;
571 florins pour les viandes ;
267 florins pour le beurre ;
etc...
Au total : 8.959 fl. La recette excède donc la dépense de 123 florins.
Les comptes étaient tenus par la boursière (économe) Marie-Thérèse Becquet, qui dirigeait les biens avec beaucoup de soin et qui était parvenue à augmenter considérablement les revenus de la maison --- à moins qu'il n'y ait eu fraude dans les déclarations précédentes. Elle rendait compte tous les ans de son administration à l'abbesse et aux quatre anciennes. Et le conseil Privé de conclure dans son rapport général : "s'il est trouvé à propos de l'abbaye charger d'une pension, elle pourrait être fixée à 100 florins".
Ajoutons pour terminer que, tenant compte de cette situation qui durait depuis longtemps, l'impératrice Marie-Thérèse, désireuse de pourvoir à la meilleure subsistance des religieuses de l'Olive, avait estimé, dès 1772, devoir en borner le nombre à seize religieuses et 4 converses. Elle défendait en outre de recevoir des novices avant que le nombre de religieuses soit tombé sous les normes qu'elle venait de fixer.
Les élections des abbesses de l'Olive au XVIIIème siècle
Le 23 juillet 1734 mourrait Rose de Bode qui, en qualité d'abbesse, dirigeait l'abbaye cistercienne de l'Olive à Morlanwelz depuis 1709, date à laquelle elle avait succédé à Bernarde Petit, elle-même à la tête de cette communauté depuis 1690.
Avant de choisir une nouvelle supérieure, le souverain décida, comme de coutume, de consulter les intéressées par l'intermédiaire de 2 commissaires. Dom Jacques Hache, abbé de l'abbaye de Villers, et PH. de Marbaix, président du Conseil de Hainaut, vinrent à l'Olive, annoncèrent leur mission aux religieuses assemblées capitulairement, les invitèrent à entendre la messe du Saint-Esprit, puis à exprimer leur préférence en tenant compte beaucoup plus de la gloire de dieu et du bien de leur monastère que de leur affection ou de leur intérêt particulier.
Ils interrogèrent donc séparément les 20 religieuses (25% de plus qu'en 1690), parmi lesquelles on retrouve Ed. de Herne et R. de Beaumont qui faisaient déjà partie de la communauté en 1690. 2 religieuses étaient âgées de 66 ans et 3 de 60 ans, ce qui explique une moyenne de 45 ans, alors qu'elle était de 40 en 1641 et de 32 en 1608. L'âge moyen d'entrée en religion était de 20 ans, alors qu'au XVIIème siècle beaucoup de jeunes filles entraient en religion à 16 ans.
Les voix se dispersèrent. Marie-Anne Ducoeur remporta le plus de suffrages : 5 premières voix et une troisième. Mais elle était jeune (37 ans) et de ce fait peu expérimentée dans la pratique du gouvernement monastique, disent les enquêteurs. En outre ajoutent-ils, "plus de la moitié de la maison et des plus anciennes ont marqué avec larmes l'appréhension qu'elles avaient qu'elle ne devînt leur supérieure". Une autre raison de l'écarter : elle est originaire de Morlanwelz, ses parents d'un très médiocre état vivent toujours, et l'on craint qu'ils ne deviennent une charge pour l'abbaye qui n'a que son nécessaire.
La seconde classée, Béatrice Raoux, originaire de Mons, possédait les qualités requises, mais, âgée de 60 ans, elle avait déjà subi 2 atteintes d'apoplexie; on craignait qu'une troisième attaque ne la rende inutile tant pour le spirituel que le temporel.
Si bien qu'en fait, c'est la troisième candidate, Marie-Michèle Brasseur, de Binche, 48 ans, en religion depuis 28 ans, qui fut préférée par les enquêteurs. Elle avait obtenu 3 premières voix, 2 secondes, 1 troisième. On la disait débonnaire, pacifique, zélée pour la régularité et le bien de la maison. Ce choix fut ratifié et Marie-Michèle Brasseur, d'un âge proportionné à cette dignité devint abbesse de l'Olive.
Au moment de sa mort, le 26 juin 1767, il fallut recommencer les formalités d'enquête.
Cette fois l'abbé de Villers est un certain Robert Bavay; il est accompagné d'un conseiller au Conseil privé, Joseph de Crumpipen, et d'un secrétaire, Théodore de Reul.
La comparaison avec l'enquête précédente permet de direIl y a 22 religieuses, soit 10% de plus qu'en 1734, parmi lesquelles --- chose étonnante --- 12 sont nées en France.
L'âge moyen est resté de 45 ans, tout comme l'âge moyen d'entrée en religion est encore de 20 ans. L'âge le plus avancé pour l'entrée est de 29 ans; le plus jeune, 16 ans.
De la communauté de 1734 subsistent 5 religieuses : Marie-Anne Ducoeur (70 ans), Marie Moustier (70 ans), Bernarde de Behault (68 ans), Benoîte Traisegnies (63 ans), Augustine Evrard (53 ans).
Contrairement à ce qui s'était passé lors de l'enquête précédente, les voix se concentrent cette fois sur une même religieuse, Marie-Catherine Nopère, 46 ans, qui obtient 15 premières voix, 1 seconde et 1 troisième. Son père avait servi comme capitaine dans les armées de l'empereur Charles VI et, quoique né à Nivelles (Brabant) était devenu bailli de Feluy (Hainaut). Mais elle-même, née en France, était considérée comme Française. Bien que les enquêteurs aient prévenu qu'ils considèreraient comme infructueuses les voix données à celles qui ne sont pas nées sujettes de Sa Majesté, les religieuses déclarèrent qu'elles préféraient courir le risque de perdre leur voix plutôt que d'en nommer une autre. Mis en présence de cette quasi unanimité, le souverain, malgré un édit de 1752 qui excluait les étrangères, désigna M-C Nopère comme abbesse.
Elle le resta jusqu'à sa mort, le 16 février 1786.
Vinrent alors procéder à l'enquête habituelle le conseiller du Conseil privé, M. de le Vielleuze, l'abbé du monastère de Saint-Denis, dom Benoît Alavoine, et le secrétaire de l'enquête précédente, de Reul.
Cette fois il n'y avait plus que 15 religieuses et 6 converses. C'était là le résultat d'une décision prise en 1772 par l'impératrice Marie-Thérèse qui, à cause de la pauvreté de l'abbaye, avait limité le nombre à 16 dames et 4 converses.
Rien d'étonnant si l'âge moyen passe à 50 ans : on avait dû refuser les jeunes candidates.
De la communauté existant en 1767, on retrouve Marie Riche, Augustine Evrard, Cécile Vincent, Béatrice Brasseur, Aldegonde Riche, Eugénie Grard, Placide Demanez, Nathalie Van der Noot, Rosalie Derbaix, Marie Becquet, Amélie Rousseau. 4 nouvelles seulement : M. Gouttier, B. Deffer, S. joli, B. Blondieu.
Nathalie Van der Noot, de Luxembourg, recueillit le plus de suffrages. soeur de l'avocat Van der Noot, un des promoteurs de la révolution brabançonne (1787-1790), elle devint la dernière abbesse de l'Olive. On sait en effet comment l'abbaye fut détruite en 1794, nationalisée et vendue par les Français.
La vente de l'abbaye de l'Olive et de ses biens
L'abbaye de Notre-dame de l'Olive, située dans le quartier qui porte aujourd'hui son nom, existait depuis le XIIIème siècle. Elle était réservée aux femmes et appartenait à l'ordre des Cisterciens, qui devait cette dénomination à l'abbaye de Citeaux en Bourgogne ( arrondissement de Baume), et qui observait, au départ, une rèle très stricte : "que la nourriture soit non carnée et préparée sans graisse, sauf pour ceux qui sont tout à fait malade et pour les ouvriers gagés... Les moines de notre Ordre doivent tirer leur subsistance du travail de leurs mains, de la culture des terres et de l'élevage des troupeaux...".
Au cours des siècles, l'abbaye connut bien des drames, sur lesquels nous reviendrons un jour. Coincée entre les monastères de Lobbes, d'Aulne et de Bonne-Espérance (près de Binche), elle resta un établissement relativement pauvre, au point qu'au XVIIIème siècle l'impératrice Marie-Thérèse fixa le maximum de la communauté à 16 dames et 4 converses.
En 1794, lors de la seconde conquête des Pays-Bas autrichiens (nos provinces), les troupes révolutionnaires françaises incendièrent le couvent, de même que le troisième château de Mariemont construit en 1756 par Charles de Lorraine.
Ce que le feu avait épargné fut saccagé par les pillards. On vit, par exemple, la commune de Morlanwelz racheter en 1804 la cloche de l'église à un certain Joachim Dusart.
Les religieuses essayèrent de réintégrer leur monastère en 1795. Mais, le 1er octobre de cette année, la convention vota l'annexion de la Belgique à la France et appliqua les décrets de la constituante qui, en 1790, avait nationalisé les biens ecclésiastiques.
Le 26 juillet 1798, "en la salle de vente de l'administration centrale du département de Jemmapes, en la commune de Mons", on mit en vente la "ci-devant" abbaye de l'Olive et quelques dépendances situées sur les communes de Morlanwelz, Bellecourt et La Hestre. Les affiches et les procès-verbaux d'estimation, conservés aux archives de l'état à Mons, donnent la description des biens et le résultat de la vente.
Il fallut 3 séances, dont la dernière inutile parce que sans surenchères pour vendre ces biens, acquis pour 300.000 francs, moitié par Isidore Warocqué, de Mons, le frère de Nicolas, et moitié par G-F. Deschuytener, d'Haine-Saint-Pierre.
En 1835, on est frappé par le morcellement de ces biens. Les parcelles sont numérotées de 215 à 254 et elles appartiennent alors à sept propriétaires différents : la Société de Mariemont détient 4 parcelles dont une houillère, le terrain environnant et un chemin privé qui conduit à Bellecourt; Madame Lemaire de Morlanwelz 2 parcelles; Daminet, d'Henghien, une maison de 60 ca., qui apparaît déjà sur le plan Ferraris (1770), à la limite de Morlanwelz et de Bellecourt, et le jardin environnant, plus 3 terrains; Wolf, médecin à Mons, une terre de 95 a. 70 ca.; la Bienfaisance de La Hestre, 76 a. 80 ca.; Jean JH. Rectem, 12 parcelles; surtout Nicolas Warocqué, 17 parcelles.
On pourrait croire de prime abord que Nicolas Warocqué détient la partie achetée par son frère et que la moitié acquise par Deshuytener a été morcelée soit par héritage, soit par vente et achat. Un acte officiel passé devant le notaire Lebrun le 29 août 1803, révèle que Nicolas Warocqué a acheté la part de Deschuytener. N'en concluez pas que c'est la moitié de Isidore qui a été dispersée à la suite de la faillite retentissante de ce dernier. Le problème paraît assez complexe, car il semble que des parcelles acquises par Nicolas appartiennent à Rectem en 1835-1840. Par ailleurs Deshuytener n'a-t-il pas aussi vendu ou cédé une partie de ses biens à Daminet, son gendre ?
Que sont devenues les parcelles de Isidore Warocqué ?
Pour répondre à ces questions, il faudrait reprendre patiemment chaque lot et suivre les mutations dans les archives des notaires ou dans celles de l'enregistrement. Un essai tenté dans ce sens montre la difficulté de l'entreprise. De toute façon, quelles archives notariales, outre celles de Lebrun, faut-il dépouiller ?
Sur le plan Popp (1870), on constate :Que le baron Daminet, d'Henghien, gendre de Deschuytener, a acquis les terrains de Madame Lemaire, et la parcelle cadastrée n° 215 de la Société des Charbonnages de Mariemont, probablement pour compenser l'établissement d'une houillère sur un de ses terrains.
Que Larimant et Antoine de Morlanwelz, ont acquis le terrain de la Bienfaisance de La Hestre; ils l'ont loti et y ont construit six maisons dont 3 déjà en 1838.
Que la propriété Wolf, cadastrée 221, est passée à J-B Triffet, charbonnier de Chapelle-lez-Herlaimont, qui y a fait construire 2 maisons (aujourd'hui : le chant des oiseaux)
Que les propriétés de Nicolas Warocqué sont devenues celles de Abel Warocqué.
Que la Société des Charbonnages de Mariemont a acquis les biens de Rectem et, sur une partie des ruines de l'abbaye, a fait construire ou aménager 31 maisons ouvrières.
Qu'une partie des parcelles et le vieux moulin à eau ont été absorbés lors de la construction du chemin de fer de l'Olive à Bascoup vers 1848.
Actuellement, l'État pour 50%, la province pour 40%, la commune pour 10% possèdent les biens des Warocqué par achat à la famille Guinotte, héritière du dernier Warocqué, Raoul. Les propriétés Charbonnages de Mariemont sont passées à la société Charbonnage du centre à Ressaix qui vend parfois à des particuliers. Ce sont des particuliers aussi qui détiennent aujourd'hui les terrains et maisons qui appartenaient jadis à Larimont et Antoine, et à Triffet; ils y ont d'ailleurs construit divers bâtiments.
A différentes dates, les Français vendirent aussi les autres propriétés de l'Olive :A Morlanwelz :
4 ha. achetés par Paulée, négociant, rue Boudereau, à Paris ;
15 ha. en 9 parcelles, achetés par D. Gantois, marchand à Mons.
1 ha. acheté par Wolf, de Mons
5 ha. en 2 parcelles, achetés par CH. Ghillenghien, de Mons
3 ha. en 3 parcelles, achetés par le même
A Hyon et Guesmes :
5 ha. en 9 parcelles, achetés par Pierre JH. Dutrieu, de Mons, et G. Algrain, de Guesmes, chacun pour moitié.
A Bellecourt :
20 ha. en 3 parcelles, achetés par M. Susane, de Paris
22 ha. en divers lots, achetés par Paulée, de Paris
47 ha. en 7 parcelles, achetés par Paulée, de Paris
5 ha. achetés par Lieppin. ex-religieux, et Martin, ex-religieuse, tous 2 de Mons
10 ha. achetés par Sartou et Bastien, ex-capucin, de Tournai
8 ha. achetés par Dumarets, de Mons
4 ha. achetés par Ardache P.,fils, notaire à Frameries.
A La Hestre et Haine-Saint-Pierre :
32 ha. acquis par Paulée, de Paris
3 ha. acquis par le même
1 ha. acquis par CH. Deghilage, de Mons
A Estinnes :
4 ha. en 8 parcelles, adjugés à Louis Abrassart, de Mons
A Carnières :
3 ha. en 8 parcelles, non adjugés
A Gouy, Piéton et Chapelle :
2 ha. en 2 parcelles, adjugés à P. Lecomte, de Mons
A Arquennes :
7 ha. en 2 parcelles, à Lieppin et Liessies, ex-religieux, de Mons
A Mons :
Une maison sise 17, rue des Passages, à Sartou et Bastien, de Tournai
A Ressaix, Epinois et Péronnes :
8 ha. en 17 parcelles, à Leclercq et Delacroix, son épouse, de Binche
A Courcelles :
17 ha. en 3 parcelles, à J. Preux, de Gosselies
A Heppignies :
48 ha. en 51 parcelles, à J-m-s Desandrouin, de Paris
L'abbaye de l'Olive détenait donc près de 300 ha. de terres dispersées un peu partout. C'était le cas de toutes les abbayes qui, depuis leur création, avaient acquis de plus en plus de biens surtout par donations diverses. Mais à côté de Lobbes, d'Aulne et de Bonne- Espérance, l'Olive ne figurait que modestement.
En 1896, R. Warocqué fit entreprendre par Ed. Peny des fouilles qui mirent à jour d'importantes substructures, des colonnes de l'église, des pierres tombales, etc... Certaines d'entre elles se trouvent aujourd'hui au musée lapidaire de Mariemont. Warocqué souhaita un moment aménager et sauver ces précieux souvenirs. Il les fit protéger par une toiture en bois et couvrir de dalles en verres les caveaux découverts dans l'ancienne église. Mais ce fut insuffisant. Aujourd'hui, rien ne permet d'identifier l'emplacement de l'abbaye. Seuls les initiés peuvent vous dire qu'en fouillant dans les jardins situés entre la cité et l'ancien chemin de fer de l'Olive, on trouverait d'importants vestiges. Mais recevrait-on l'autorisation ? Et où trouver les crédits nécessaires ?
3e partie : Morlanwelz-Mariemont - Charbonnages
Un exemple d'exploitation charbonnière
Que ce soit par les "fosses del heirmitaige des bos de Morlanwelz", ou celles "estans autours des preis des dame" de l'Olive, ou d'autres "au aghaistes dalez les bos de Morlanwes", ou encore "sous les tris de Morlanweis", on extrayait du charbon sur le territoire de Morlanwelz-Mariemont dès le XIVème siècle.
Une fois la veine repérée grâce à son affleurement, le travail consistait à suivre son inclinaison et à pénétrer avec elle dans le sol, ou de l'exploiter par tranchée ouverte si l'on se trouvait sur le plateau.
L'exploitation continua aux XV, XVI et XVIIème siècles, et commença à se faire par puits verticaux et galeries qui recoupaient les veines (nous y reviendrons prochainement). Mais elle prit plus d'importance au XVIIIème siècle, quoique limitée encore par des baux assez courts, renouvelables par criées c'est-à-dire par adjudications publiques. Ainsi menacé de perdre son exploitation après 9 ans ou même après 15 ans, et de surcroît manquant de capitaux, le concessionnaire, mi-ouvrier, mi-paysan évitait les installations coûteuses, requises, par exemple, pour l'exhaure des eaux, et se contentait d'exploiter les couches supérieures.
Mais on voit alors apparaître des associations de travailleurs et de bailleurs de fonds. Ainsi se constitue notamment, dès 1685, la "société du Grand Conduit et du Charbonnage d'Houdeng" qui prend très vite une tournure capitaliste, en ce sens que les ouvriers associés sont rejetés progressivement des postes de direction au profit des financiers. On considère les premiers "en certaine façon" comme domestiques des autres.
Cette association visait surtout à rassembler les capitaux nécessaires à l'établissement d'un conduit, c'est-à-dire d'une canalisation faite de troncs d'arbres évidés dans le sens de la longueur et mis bout à bout, qui prenait l'eau du fond du puits pour l'évacuer vers le point proche le plus bas. A Morlanwelz, la profondeur du puits était donc conditionnée par le niveau de la Haine.
En 1765, Ghislain Drion, de Mons, qui avait obtenu 10 ans plus tôt pour un terme de 15 ans le droit d'extraire le charbon sous Morlanwelz, le parc de Mariemont excepté, est obligé pour des raisons financières de s'associer à quelques autres pour continuer l'exploitation. Or parmi ses associés, on relève notamment les noms de René et Mathias Morlet, du Roeulx, de Nicolas Croquet, de Fayt, d'André Laurent, de Houdeng-Goegnies, auxquels s'ajoutent en 1767 le comte d'Oignyes de Mastaing et le comte de Gougnies de Fayt.
Il est intéressant de constater qu'au même moment ces mêmes personnes participent à la constitution d'une autre société qui se propose d'exploiter le charbonnage de La Hestre, de Bois d'Haine à Jolimont, de Redemont et du Ternes dites Le Bouly. Quelques années plus tard, André Laurent, véritable homme d'affaires, détiendra aussi l'exploitation du moulin banal à Morlanwelz et le droit de terrage.
Le fonds des officiers comptables aux archives générales du royaume contient de précieux documents qui permettent de suivre l'activité de ce charbonnage pendant les années 1761- 1763 et 1768-1769.
On voit le receveur ou comptable, Adrien Potie, de Morlanwelz, rendre ses comptes à quelques associés qui les vérifient au nom de tous. Il tient note d'une part des recettes qui proviennent surtout de la vente du charbon et, dans une faible mesure, du matériel devenu inutile ; d'autre part des dépenses constituées par les différents frais qu' occasionne pareille exploitation : achats de bois, d'aiguilles, d'huile, même de pots de bière et de jambons pour fêter la Sainte-Barbe.
La recette du 1er mars 1768 au 31 janvier 1769 s'élève à 14.527 l. 15 s. 6 d. soit environ 1.320 livres par mois.
Les dépenses, parmi lesquelles on constate notamment 78 journées de maçons et de leurs aides, ou une messe de Sainte-Barbe payée au chapelain de La Hestre 39 patars c'est-à-dire environ 5 fois le salaire journalier d'un excellent mineur, atteignent 11.208 l. 18 s. 4 d. soit un bénéfice arrondi à 3.319 l. De cette somme, on défalque une partie des redevances seigneuriales, si bien que le boni reste de 1.500 l., à peine 10 % de la recette.
Immédiatement se fait la répartition de ce profit entre les actionnaires suivant la participation financière de chacun établie en 24e. Ainsi Deschuytener et Laurent, qui détiennent l'un et l'autre 7/24e, touchent chacun 437 l. ; le comte d'Oignyes et le comte de Gougnies détiennent chacun 4/24e et touchent 250 l. ; Morlet et Croquet pour leur 24e touchent chacun 62 l. 10 s.
Recette de février 1769
810 l.
1 s.
6 d.
Dépenses
563 l.
2 s.
6 d.
Bénéfice
246 l.
19 s.
6 d.
La répartition se fait cette fois sans tenir comte des redevances seigneuriales à payer.
Deschuytener et Laurent touchant 72 l. 0 s. 3 d. chacun.
Le comte d'oygnies et le comte de Gougnies, 41 l. 3 s. 0 d. chacun ;
Morlet et Croquet, 10 l. 5 s. 9 d. chacun.
Recette de février 1769
754 l.
0 s.
0 d.
Dépenses
724 l.
1 s.
0 d.
Bénéfice
29 l.
1 s.
0 d.
Soit 2 parts à 8 l. 14 s. 8 d.;
Soit 2 parts à 5 l. 19 s. 10 d.;
Soit 2 parts à 1 l. 4 s. 11 d.;
Si l'on compare le nombre de journées à la recette, on obtient les résultats suivants :
8.752 journées du 1er mars 1768 au 31 janvier 1769, soit 795 journées en moyenne par mois pour une recette de 1.320 livres.
en mars 1769, 773 journées pour une recette de 754 l.
en mai 1769, 1508 journées pour une recette de 2.175 l.
en juin 1769, 1267 journées pour une recette de 1.626 l.
On observe donc de fortes fluctuations mensuelles dans la vente du charbon et dans le nombre de journées, l'un n'ayant pas nécessairement un rapport avec l'autre, et la vente du charbon n'étant pas non plus nécessairement un rapport avec l'autre, et la vente du charbon n'étant pas non plus nécessairement en rapport avec la saison.
Les bénéfices varient très fort d'un mois à l'autre : 29 l. en mars pour 952 l. en mai. Sur 15 mois, la moyenne est légèrement inférieure à 200 l., ce qui donne par mois aux actionnaires un peu plus de 8 l. par 24e. Or l'ouvrier mineur, selon sa qualification, gagne entre 5 et 8 patars par jour soit de 13 à 20 livres pour un travail de 26 jours par mois. Pendant ce temps, le receveur touche 50 livres et le directeur des ouvriers 33 l. auxquelles doit s'ajouter son 24e (8 l.). A ce moment; les 2 actionnaires qui ont la plus grosse part (7/24e) touchent en moyenne 56 ou 57 livres. Comme on ne connaît pas le capital investi, il est impossible de calculer le rapport. En tout cas, pour les mois envisagés, la moyenne des bénéfices représente 15 % de la recette (compte non tenu des rentes seigneuriales à payer).
Il convient encore de remarquer :La collaboration financière entre la bourgeoisie et la noblesse ;
Le salaire élevé payé aux ouvriers qui maçonnent : de 11 à 16 patars c'est-à-dire le double de ce que gagne un mineur. On pourrait croire que c'est simplement parce qu'on effectue un travail dangereux. En fait, le dépouillement de différents comptes permet de constater qu'il s'agit du salaire normal d'un maçon ; son manœuvre gagne 8 patars ; un menuisier, 17 patars ; un garde-chasse à pied, environ 18 patars.
Le mineur est donc très mal payé, ce qui explique l'expression : "carbonneu = bribeu".
Une malheureuse tentative d'exploitation charbonnière
Au XVIIIème siècle, il existait à Morlanwelz 3 zones d'exploitation charbonnière.
La première appelée la "plaine" de Morlanwelz, plus tard Chaud-buisson, correspondait à la région comprise entre les Hayettes et Cronfestu. La présence de terrains datant de l'ère secondaire, appelés morts-terrains, qu'il fallait presque toujours traverser avant d'atteindre le houiller, explique que le droit d'exploitation exposé à la criée, c'est-à-dire au plus offrant, n'ait jamais atteint une somme importante. On peut en conclure que l'extraction était réduite.
La seconde s'identifiait au parc, c'est-à-dire à la région boisée limitée par la "Fontaine de Spa", le "Colombie", le carrefour de l'Olive, l'ancien puits de la Réunion, la rue de la Portelette, l'ancien hôpital Louise. Elle avait été exploitée à plusieurs reprises et notamment, de 1759 à 1769, par Charles de Lorraine, gouverneur de nos provinces et, à ce titre, détenteur du château de Mariemont et du parc.
La troisième, la concession de l'Olive, dont nous voulons parler aujourd'hui, s'étendait de l'abbaye jusqu'à la limite de Chapelle et jusqu'au village de Morlanwelz. C'est le Montois Ghislain Drion qui reçut le droit de l'exploiter à partir du 1er janvier 1755. Sa proposition venait après celle d'un certain Dussart qui, ayant d'abord offert une rétribution correspondant à 6 % de la production ou une redevance annuelle fixe de 200 livres, s'était finalement désisté. Drion, qui se trouvait en concurrence avec Hanicq et Bouchère, reçut la préférence parce que l'on prévoyait que ceux-ci "simples ouvriers" se contenteraient d'exploiter en surface "sans travailler avec la profondeur convenable" et n'assureraient pas une exploitation permanente, si bien que les 10 % de la production qu'ils offraient comme redevance rapporteraient moins que les 160 livres annuelles proposées par Drion. Celui-ci, déjà exploitant à Carnières, semblait devoir travailler plus rationnellement et offrir plus de garanties.
Les recherches ne donnèrent pas les résultats escomptés et bien qu'exempté de certaines taxes (droit de marlotage), il dut s'associer en 1765 avec 11 personnes dont 4 (Laurent, Nicolas, Mathias et Mortet S.) souscrivirent ensemblr à 3/10ème du capital, tandis que les 7 autres (Baize, de Houdeng-Goegnies; Croquet,Coche, de Fayt; Mortet B., Thiriau, de Bois-d'Haine; Vray, Potie, de Morlanwelz), s'engagèrent chacun pour 1/10ème. 2 ans plus tard vinrent s'ajouter le comte d'Oignies de Mastaing et le comte de Gougnies, si bien que le capital fut divisé en 12ème.
Cette association obtint en 1769 le renouvellement du bail, qui soumettait l'entreprise à certaines conditions :Elle pouvait continuer le conduit, c'est-à-dire la canalisation pour l'exhaure de l'eau, jusqu'au bas de la forge de Morlanwelz, aux Hayettes.
Elle pouvait extraire le charbon sous Morlanwelz, depuis l'église du village jusqu'au delà de l'Olive.
Elle ne pouvait pas exploiter dans le parc ni dans les endroits où ses fosses pourraient déranger la chasse; du reste les jours de chasse il fallait suspendre le travail.
Elle devait établir les puits dans les endroits les plus éloignés des maisons et, en cas de dommage, indemniser les propriétaires.
Elle devait se soumettre à l'inspection bisannuelle du "regard" établi pour les houillères au département de Mons, c'est-à-dire le futur Corps des Mines, et se soumettre à ses instructions même si ce "regard" exigeait l'installation d'une machine à feu pour l'exhaure.
Toute veine entamée devait être exploitée à fond; en cas d'abandon, il fallait combler les fosses et remettre le terrain en état.
Si l'exploitation nuisait aux sources qui alimentaient le château de Mariemont, on pourrait l'interdire sans indemnité.
Conclusion : le gouvernement, désireux de centralisation, réglemente l'exploitation charbonnière, la soumet à un contrôle strict, impose une modernisation du système d'entreprise. C'est là un progrès considérable par rapport au système archaïque du travail empirique.
Drion entama le travail avec une vingtaine d'ouvriers à 3 endroits différents : dans le bois de l'Olive, dans la Bruyère de Montaigu (derrière le prieuré) et près du moulin.
Quoiqu'il en soit, à la suite du rapport défavorable de l'ingénieur Miché, Napoléon céda cette concession de l'Olive à la société de Mariemont (1806). Celle-ci, disposant de capitaux suffisants, équipa ses fosses de façon dynamique par son administrateur, Nicolas Warocqué, parvint à prendre une telle extension qu'elle devint la société charbonnière la plus importante du Centre.
Cet exemple de la concession de l'Olive illustre ce tournant des environs de 1.800, qui marque la fin de l'exploitation artisanale qu profit de l'entreprise plus moderne, mécanisée et capitaliste.
(1) 2ans plus tôt, ce J. Thiriar, alors domicilié à Saint-Vaast, avait acheté un 69è du charbonnage de l'olive à J. Vray, de La Hestre, pour la somme de 600frs
(2) Acte du 14 germinal an XVIII (1805), tiré des archives du Notaire Bertrand et communiqué par le docteur Darquenne que je remercie bien cordialement.
4e partie : Le domaine de Mariemont sous l'ancien régime
Marie de Hongrie, un instrument politique
On sait que le domaine de Mariemont doit son existence et son nom à Marie de Hongrie, soeur de Charles Quint. Mais connaît-on la vie de cette princesse et reine ?
Fille de Philippe le Beau, archiduc d'Autriche, prince des Pays-Bas, c'est-à-dire de nos provinces, et de Jeanne, plus tard surnommée la Folle, héritière de Castille et d'Aragon, c'est-à-dire de l'Espagne, Marie naquit au palais de Coudenberg à Bruxelles, le 15 septembre 1505.
5 jours plus tard, elle fut baptisée en l'église du Sablon en présence de l'Évêque d'Arras qui officiait.
L'enthousiasme de la "grande multitude du peuple" fut tel, rapporte le chroniqueur Molinet, que le prélat eut "sa crosse rompue en 3 pièces".
Orpheline à 1 an, par la mort de son père et la folie de sa mère, elle fut élevée à Malines, à la cour de "sa bonne tante et plus que sa mère", Marguerite d'Autriche, gouvernante de nos provinces.
Très vite, son grand-père paternel, l'empereur Maximilien d'Autriche, fit de cette fillette un instrument de sa politique.
Il la manda à Vienne sous escorte d'honneur de 200 cavaliers commandés par l'Hennuyer Antoine de Ligne, et lui fit épouser le prince héritier de Hongrie, Louis. Elle n'avait pas 10 ans ! Mais après la cérémonie, le jeune époux retourna dans son pays et Marie vécut à Innsbruck en Autriche (juillet 1515).
En mai 1521, la princesse partit enfin rejoindre son mari, fort occupé à défendre son pays contre les Turcs de Solimon le Magnifique. Après le sacre et le couronnement, qui eurent lieu à la fin de l'année, les jeunes souverains connurent des moments de bonheur que Marie attribue aux qualités de son conjoint, "le paragon des maris", écrit-elle à la princesse de Chimay.
De cette époque date un tableau dû au peintre allemand Hans Krell et conservé à la Pinacothèque de Munich. Si louis de Hongrie apparaît charmant, "d'une douceur et d'une beauté angélique", comme dit G. de Boom, Marie révèle une expressive, un regard intelligent, une personnalité à la fois séduisante et autoritaire.
Cette période heureuse dura 5 ans. En 1526, Marie perdit son époux, tombé sur le champs de bataille de Moharcz, face aux Turcs. Pendant quelques années, elle vécu dans la tranquillité de son veuvage, fidèle à la mémoire du défunt, bien résolue à ne pas se remarier.
En 1531, son frère Charles Quint devenu souverain des Pays-Bas et d'Espagne, empereur d'Autriche et d'Allemagne, lui confie la fonction de gouvernante de nos provinces, vacante par la mort de la tante Marguerite.
Marie hésite d'abord, redoute de se mettre "la corde au cou", puis se sacrifie une nouvelle fois à la politique familiale et accepte cette lourde charge "pour faire plaisir". Elle l'exercera pendant 25 ans et servira son frère avec application, énergie et même passion, au point de s'attirer une impopularité qu'elle considérait comme fatale : "il n'est guère possible de satisfaire à la fois sa conscience et les sujets de son souverain".
Elle met son point d'honneur à exercer la double mission de renforcer l'autorité du prince et de combattre l'hérésie protestante. Si, découragée à certain moment, elle demande décharge de sa mission, Charles s'empresse de lui opposer le refus le plus net.
Elle doit faire face à des difficultés nombreuses et variées, notamment au soulèvement des anabaptistes qui s'attaquaient aussi bien à l'état et à la société qu'à l'église, à la révolte de Gand, dernier épisode de la lutte entre le pouvoir décadent des villes et l'autorité naissante de l'état, à la guerre contre la France, face à laquelle elle dresse les forteresses de Mariembourg (1546), de Philippeville et de Charlemont (1555).
Comme récompense de son zèle, elle put s'installer à Bruxelles, qu'elle préférait à Malinnes où elle avait passé ses jeunes années; elle reçut en apanage viager la prévôté de Binche où elle se fit construire un somptueux château de style renaissance, d'après les plans de l'architecte montois Du Broeucq (1545).
L'année suivante, elle chargea le même Du Broeucq d'édifier un pavillon de chasse et une métairie à Morlanwelz; ce fut l'origine du domaine de Mariemont dont nous parleront dans un prochain article.
Femme savante, parlant plusieurs langues, passionnée de musique, protectrice des artistes comme le peintre Van Orley qui fit d'elle un joli portrait, elle collectionna aussi les beaux livres, surtout dans son château de Turnhout. Aussi Erasme, le plus grand humaniste du XVIIe siècle, la considère-t-il comme la princesse la plus digne d'éloges de son temps.
Lorsque, fatigué du pouvoir, Charles Quint abdiquera en 1555, Marie de Hongrie abandonnera aussi ses fonctions. Frère et soeur s'embarqueront pour l'Espagne où ils mourront tous 2 en 1558.
Les premiers domaine et château de Mariemont
C'est en 1545 que Marie de Hongrie, gouvernante de nos provinces depuis une quinzaine d'années, reçut de son frère, l'empereur Charles Quint, en témoignage de gratitude, la prévôté de Binche.
Dans cette ville, elle se fit construire immédiatement un château de style Renaissance, d'après les plans de l'architecte montois Du Broeucq.
Quelques mois plus tard, elle chargea le même d'édifier un pavillon de chasse et une métairie à Morlanwelz.
Les livres de comptes conservés aux archives générales du Royaume et les récentes publications de Monsieur Wellens nous permettent de constater toutes les expropriations nécessaires à la constitution du domaine qui prit le nom de la gouvernante, et de nous faire une idée de ce qu'était le premier château.
Au lieu-dit "les Agayse", on exproprie 81ha 47a 37ca de champs et prairies appartenant à 33 propriétaires différents, et 18 maisons abritant 16 familles. Avec les bois des environs, on arrive à une propriété atteignant une superficie de 483ha.
Parmi les biens expropriés, on relève notamment la ferme de la Malaise, d'une superficie de 7ha 47a 2ca, qui devint une ferme du domaine, occupée par le concierge Desmons.
La résidence, construite à flanc de coteau, se présente sous la forme d'une tour rectangulaire, flanquée d'une tourelle contenant un grand escalier, le tout surmonté d'un toit plat encadré d'un parapet. Elle comprend un rez-de-chaussée et 2 étages.
L'aspect château fort était atténué par des fenêtre et des galeries d'influence renaissance avec des pillastres, des architraves, des arcs cintrés. Les chambres étaient décorées de boiseries sculptées et de lambris exécutés par Philippe de Nivelles, Gilles du Beloy, Nicolas Bourlet et par les allemands Hans et Michel Wisrutter, Adolphe Thaur, Hans et Balthazar Bruye.
Le rez-de-chaussée se composait d'une galerie, d'une vaste salle de 10m. 50 sur 7m. 60, d'une autre salle plus petite (7m. 60 sur 5m. 90), d'une cuisine, d'une chapelle, d'une chambre pour la reine et de 2 petites chambres servant de garde-robe et de cabinet de toilette.
Au sous-sol, 4 caves dont une à vins, 2 saloirs en pierre pour conserver les viandes de porc et de sanglier.
Au premier étage, réservé en partie à Eléonore d'Autriche, veuve de François Ier et soeur de Marie de Hongrie, se retrouvait la même disposition que celle du rez-de-chaussée. Les lambris avaient été réalisés par le Binchois Guillaume Huenne ; les Fresques, par le Montois Hubert le Maire ; 13 statues, oeuvres de jacques du Broeucq et de Luc Lange, décoraient les diverses salles et la galeries.
Le deuxième étage, moins soigné, étaiet réservé aux suivantes et aux serviteurs.
Le château, construit sur une terrasse, était entouré de fossés larges de 12m., enjambés par 2 ponts, l'un en bois, l'autre en pierre.
Les jardins, d'inspiration française, présentaient la forme d'un quadrillage de parterres. Ils se divisaient en jardin de parade et en jardin d'intimité dans lesquels se retrouvaient les plantes les plus diverses, des plus vulgaires aux plus rares, et des arbres fruitiers venant tout aussi bien d'Arquennes que de Milan.
On avait planté dans cette vaste propriété égayée de fontaines, 3 vignobles situés à la Malaise, près de l'Olive et près des fossés du jardin.
Dans le domaine, on élevait un important troupeau de vaches, moutons, chevaux, porcs, paons, faisans, pigeons, etc...
On aménagea plusieurs viviers régulièrement rempoissonnés de carpes, de brochets, de truites, de goujons, de brèmes. La Haine et les ruisseaux servaient à l'élevage des écrevisses.
La forêt giboyeuse offrait un terrain idéal pour la chasse aux cerfs, aux biches, aux sangliers et même aux loups.
Les cérémonies les plus fastueuses, dont nous parlerons prochainement, se déroulèrent en 1549 à l'occasion de la visite de l'empereur et de son fils Philippe.
Mais Mariemont et Binche furent ravagés et incendiés en 1554 par le raid dévastateur du roi de France Henri II. Sans doute y eut-il restauration, mais, dès 1556, la reine s'embarqua avec son frère pour l'Espagne où ils moururent tous 2 en 1558.
Pendant le règne de Philippe II, Mariemont connaîtra une vie sans éclat, entretenu à l'économie, tout juste de quoi ne pas tomber en ruine.
Les fêtes de Mariemont en 1549
Charles-Quint, empereur d’Autriche et d’Allemagne, roi d’Espagne et des colonies espagnoles en Amérique, prince des Pays-Bas, le souverain sur les terres duquel le soleil ne se couche jamais approche de la cinquantaine et se sent vieillir rapidement.
Pour préparer à sa succession le prince Philippe, élevé à Madrid, il décide d’organiser un fastueux voyage en Italie, en Allemagne, dans nos provinces et de lui faire connaître la noblesse et les grandes villes de ces pays.
De Barcelone à Gênes, cinquante-huit galères sont nécessaires pour transporter toute la suite princière. De là commence un voyage triomphal par Milan, Munich, Augsbourg, Luxembourg et Bruxelles où tout ce monde arrive le 1er avril après cinq mois de voyage.
Le 22 août, le cortège impérial s’installe à Binche, où Marie de Hongrie, gouvernante des Pays-Bas, vient de faire construire par Jacques Du Broeucq un merveilleux château de style Renaissance. Marie veut une réception exceptionnelle pour éblouir le prince et la noblesse.
Pendant six jours festins et bals succèdent aux tournois et aux récits épiques. Le 28 août, au milieu des festivités, quatre dames sont enlevées par des gentilshommes déguisés en sauvages. " Bien qu’il fût plus de minuit ", disent les chroniqueurs , on décida de poursuivre les ravisseurs et d’assiéger leur refuge dans le parc de Mariemont à proximité d’un tout nouveau pavillon de chasse. Un témoin, Juan Christoval Calvete de Estrella décrit ce domaine : " On y voyait éclater partout la magnificence et le goût de ceux qui l’avaient fait construire, qui réunit les agréments les plus variés et les charmes les plus attrayants, tant à l’intérieur qu’au dehors : ce ne sont partout que frais ombrages, parterres fleuris, fontaines limpides, entourés d’une ceinture d’étangs et de beaux inouïes, qui réunit les agréments les plus variés et les charmes les plus attrayants, tant à l’intérieur qu’au dehors : ce ne sont partout que frais ombrages, parterres fleuris, fontaines limpides, entourés d’une ceinture d’étangs et de beaux et grands bois qui encadrent une perspective étendue de plaines verdoyantes et de bosquets odoriférants, où l’on voit bondir les troupeaux de cerfs, de lièvres, de lapins et de menus fauves.
Dans le fond du vallon, pas très loin de la Haine, Marie avait fait préparer un pavillon provisoire, protégé par un bon fossé et une tranchée, pour abriter les ravisseurs dirigés par Philippe de Lalaing, et quelques centaines de soldats bien armés, soutenus par des pièces d’artillerie et une trentaine d’arquebusiers. Le 29, un millier d’hommes , sous les ordres du prince de Piémont, cernent le " château des sauvages " et se livrent à un simulacre de siège. Pendant la canonnade, Marie de Hongrie et ses illustres invités se mettent à table.
Vingt mille( ?) personnes sont accourues des environs pour assister au banquet et à la petite guerre.
Le service de table est assuré par les majordomes et par trois groupes de huit jeunes dames, luxueusement travesties en déesses antiques, nymphes vêtues à la Florentine, naïades, dryades et oréades. Quatre violons de la Cour costumés en Apollon les accompagnent, de même que Bacchus, Silène et Pan, qui faisaient l’office d’échansons, et une délicieuse Pomone de huit à dix ans, quatre faune, quatre satyres, Palès, déesse des bergers et Diane.
Après le repas, la gracieuse petite Pomone offrit à l’empereur, à Marie et au prince de "superbes et frais bouquets d’œillets, liés avec des fils d’or et des perles" et à la reine de France, veuve de François Ier et sœur de Charles-Quint, "un riche éventail garni d’or, de perles et de pierreries avec un miroir".
Puis, tout le monde se leva de table et se rapprocha du balcon pour continuer à suivre le siège du "château".
Les assauts se succédèrent commandés par le prince de Piémont et par le prince de Ligne. "Il y eut mille beaux détails, comme de jeter au-dessus des murs des simulacres d’hommes, de lancer toutes sortes de feux d’artifice qui sans aucun danger faisaient plaisir à voir". En fin d’après-midi, on délivra les dames. Celles-ci, " vêtues de brocard d’or orné de damasquinures " et portant sur le tête " des turbans en forme de pyramides ouvragées à jour ", furent conduites " auprès de S.M. Impériale dont elles baisèrent les mains comme à leur libérateur ". L’Empereur leur ayant demandé qui étaient ces sauvages qui les avaient ravies, elles répondirent qu’il s’agissait de leurs maris, de leurs frères et de leurs parents.
Après quoi, le cortège impérial reprit joyeusement le chemin de Binche où, le soir, un nouveau festin suivi de bal termina les fêtes de ce 29 août mémorable.
A Mariemont, il fallut remettre un peu d’ordre, notamment renvoyer à Binche et à Mons les munitions et les pièces d’artillerie.
Les gens de Morlanwelz fournirent à cet effet 153 chevaux et reçurent pour cette prestation un peu plus de 100 livres. Cette journée souligne bien la période de transition que fut le XVIème siècle. La joute fameuse rappelle le moyen âge avec tout son esprit chevaleresque, mais toute l’évocation mythologique annonce une nouvelle époque, la Renaissance.
Les contemporains affirmèrent qu’il n’y eut pas de fête " plus pittoresque et plus animée ", mais il n’y eut aucune réédition. Quelques années plus tard , en 1554, le roi de France Henri II incendia les châteaux de Mariemont et de Binche, dévasta toute la région. A Morlanwelz, les dégâts furent si considérables que les habitants furent dispensés pendant un moment de payer leurs impôts.
Mariemont, phalanstère en 1709-1711
Par son dernier testament, le roi d'Espagne, Charles II, avait laissé toutes ses possessions à Philippe d'Anjou, petit-fils de Louis XIV, qui, en 1701, céda nos provinces à son grand-père.
L'acceptation de ce legs provoqua l'entrée en guerre de l'Autriche, de l'Angleterre et des Provinces-Unies contre la France.
Notre territoire, une fois de plus, devint un champ de bataille. Les armées alliées, commandées par John Churchill, duc de Marlborough et par le prince Eugène de Savoie, remportèrent les victoires de Ramillies, non loin de Nivelles, en 1706, et d'Audenaerde, en 1708.
Le gouverneur de nos provinces, Maximilien-Emmanuel de Bavière, passé au service de Louis XIV, s'installa à Mons. Bon viveur, il venait gaillardement se distraire avec sa petite cour dans le domaine de Mariemont, où il avait fait réaliser d'importants travaux de restauration.
En 1709, les alliés obligèrent Tournai à capituler, puis vinrent investir Mons. La bataille de Malplaquet, livrée pour dégager cette ville, précipita sa chute au contraire.
Pendant ce temps, pour échapper aux réquisitions, aux pillages et aux massacres qui accompagnaient toutes les armées en campagne, les habitants de Morlanwelz et de la région se réfugièrent dans le château de Mariemont.
Un rapport daté de 1711 "sur l'état de Mariemont après que ceux des environs s'y soient réfugiés pendant le siège de Mons en 1709 et après", donne des détails tellement précis qu'il apparaît intéressant de le publier en modernisant légèrement le texte et en l'abrégeant. On se rendra compte ainsi de l'importance du château, des personnes qui y cherchaient refuge, des provisions et du mobilier qu'on y entassait, des déprédations et même du prix des loyers.
"Le dessous du quartier de son altesse, qu'on appelle les offices" : Philippe Demeuldre, de Saint-Vaast, occupe la première salle, dans laquelle on a renversé un sac d'escourgeon et 2 muids de pois ; on y a percé le châssis de la porte, qui est de pierre bleue, pour y plomber un gros anneau de fer, et la porte elle-même pour y mettre une serrure pendante. La deuxième, occupée par Ferdinand Gilbert, le censier de Nazareth à La Hestre, depuis juillet 1711, contient un demi muid d'avoine, une rasière d'épeautre, 2 cuvettes de beurre, 2 coffres, un fusil, un jambon, une table, une canne en cuivre et quelques petits meubles ; il y manque un carreau de fenêtre et il y en a 3 autres emportés par le vent.
La troisième et la quatrième sont occupées par le curé de Morlanwelz il y manque 6 vitres et les meubles sont emportés.
Dans la cinquième, occupée par Pierre Hermant, de Saint-Vaast, on a trouvé 3 muids d'avoine, un muids d'épeautre, de l'escourgeon, un sac de poids, 2 rasières de blé, 3 assiettes et quelques petits meubles; 4 vitres détachées par le vent.
Partie appelée Donjon :
Dans la chambre du marquis de Grana, le grain que le sieur Duvivier, chapelain de La Hestre, y avait mis sécher, s'est noirci. Il manque une vitre.
Le long de l'escalier royal, on a trouvé 2 grandes vitres emportées par le vent.
Dans la chambre occupée par le curé de Haine-Saint-Pierre, on a trouvé 5 muids de froment, 5 de blé, 10 d'avoines, 2 d'escourgeon; ce curé paie 7 écus par an et 100 bottes de paille, celui de La Hestre en paie 8. Il manque 2 vitres.
Dans la chambre occupée par Charles Cocke, on a trouvé 4 muids d'épeautre, 5 de blé, 1 de froment, et 3 de pois. Loyer : 8 écus et 2 rasières d'avoine.
Dans la chambre occupée par Antoine Bosquet, on a trouvé 8 muids de blé, 4 d'escourgeon et quelques petits meubles. Même redevance.
Dans une petite chambre occupée par Staquet, on a trouvé 7 muids d'épeautre, 2 rasières de blé en paille et 3 vitres cassées.
Dans la chambre du comte de Hornes occupées par Deltenre, on a trouvé 5 muids de blé, des meubles et 3 vitres cassées. Loyer : 12 florins par an.
Dans la chambre du général Danco occupée par Sauvy, on a trouvé 2 muids d'escourgeon, 4 1/2 de blé, 7 d'avoine et 2 rasières d'orge et d'escourgeon. 7 vitres emportées par le vent. Loyer : 30 livres, 1/2 muid d'avoine.
Dans la chambre occupée par Delval, on a trouvé 4 muids de blé, 1 1/2 d'escourgeon, 1 1/2 de froment, 1 de paille, un lit de plume, un petit coffre, une cuvette de beurre, quelques meubles. Loyers : 10 florins par an.
Dans la chambre occupée par Marit, 2 1/2 muid de blé, 1 d'escourgeon, une rasière de froment, 4 d'avoine, 1 muid de blé, 2 coffres, un chaudron, une marmitte de cuivre. Le logement gratuit parce que le locataire est garde-chasse.
Guillaume Descamp occupe une petite chambre où il n'y a plus rien ; il paie un loyer de 7 florins.
Dans la partie appelée sommet du donjon, 15 chambres abritent Harda, Motte, Lossart, Wart, Waterlot, Denanur, Rivage, Petit. Toutes contiennent des vivres, ont des vitres cassées, des planchers enlevés, du plafonnage tombé. Elles rapportent 88 florins par an et 1/2 muid d'avoine.
La partie appelée Basse-cour comprend 12 chambres occupées par Wart, Dupont, Frogneu, Poplimont, Ottelez, Rivage, Dumont, Denamur, Deselle, Bartholomé, Jaupin. Partout les mêmes provisions et un rapport de 73 florins.
Au troisième étage de ce même quartier de la Basse-cour :
Dans la première chambre : Dirique : 2 rasières de froment, un sac de blé, de l'orge, et quelques meubles : 7 florins.
Dans la deuxième chambre : Leroy et Empain : du blé, de l'épeautre, 2 coffres, quelques meubles : 7 florins.
Dans la troisième chambre : Hoyaux et Denamur : du blé, de l'escourgeon, de l'épeautre : 8 florins.
Dans la quatrième chambre : Ransart et Lechien : blé et grain, 3 coffres et quelques meubles : 9 florins
Dans la cinquième chambre : Leroy, Dirique et Paradis : froment, blé, épeautre : 7 florins
Dans la sixième chambre : Deltenre et sa soeur : 6 sacs de grain, plein de meubles : 7 florins 1/2.
Dans la septième et huitième chambre : Duriaux, jeune et vieux : 19 florins 1/2.
Dans la galerie qui conduit à la chapelle, 4 chambres sont occupées par Léonard, Dougneau, Quériau ; elles rapportent 16 florins.
Dans le quartier des ministres, le curé d'Haine-Saint-Paul, Rossart, Soupart, Toussaint et Quedremont occupent 6 chambres et paient un total de 91 florins.
Dans le quartier du duc d'Aerschot et des veneurs, on note la présence de Manderlier, Hellin, Drugmand, Dirique, Coche, Bury, Roulez, Cordier, Dupont, Ducoeur, ..., qui y ont également entassé des provisions. Partout il y a des vitres cassées, des planches arrachées, des escaliers branlants. Bref, les dégats sont considérables, mais ils seront réparés quelques années plus tard. Le rapport est signé par André, receveur de domaine du roi à Binche, Staquet, notaire royal, et Navet, homme de fief ; il est daté du 19 décembre 1711.
Mariemont, au XVIIIème siècle, parc ou chantier charbonnier ?
En 1743, au moment où le général comte de Ferraris dresse sa carte du parc de Mariemont, celui-ci contient 305 bonniers , soit un peu plus de 250 hectares.
Bien plus grand que le parc actuel, qui en comprend 45, il s’étendait de la "fontaine de Spa" au Colombie, en suivant à peu de chose près les limites de La Hestre, arrivait à "la Réunion" et à l’actuelle rue de la Portelette, englobait toute la Faisanderie jusqu’à l’emplacement du vieil hôpital Louise.
Ce coin de Morlanwelz, riche en charbon affleurant, était exploité déjà aux XIVème et XVème siècles. On se souvient peut-être qu’en 1545, l’empereur Charles-Quint avait donné en apanage la prévôté de Binche à sa sœur Marie de Hongrie, gouvernante de nos provinces (1). Celle-ci, tout en faisant construire à Binche par l’architecte montois Jacques Dubroeucq un vaste palais de style Renaissance, réalisa quelques expropriations pour se constituer à Morlanwelz un domaine qui prit son nom : Mariemont, sur lequel elle fit édifier un pavillon de chasse.
Dès lors, pour protéger cette résidence princière, l’illustre frère interdit toute exploitation charbonnière afin "que les allées et conduits de mynes quy se font pardessoulz terre pour trouver les vaines de carbonnaige ne soient cause de la ruyne et degast d’une partie des bois et des chemins".
Mais comme on continuait à tirer du charbon plus ou moins clandestinement, diverses ordonnances confirmèrent cette interdiction aux XVIIème et XVIIIème siècles. Surtout à partir du moment où la gouvernante Marie- Elisabeth décida, dès 1734, d’y séjourner régulièrement.
Un décret de 1738 défendit de traverser le parc à cheval ou en voiture, excepté les domestiques de la Cour, d’y dégrader les allées et les haies, de casser des vitres, sous peine d’être puni "arbitrairement" suivant la gravité du délit. Quelques mois plus tard ( 7 janvier 1739 ), l’empereur Charles VI prit des mesures pour empêcher toute dégradation. Il défendit à quiconque, même au personnel attaché à la maison royale, de tirer de la terre-houille dans le parc, sous peine d’une amende de six florins au premier délit, de douze en cas de récidive, de punition arbitraire et corporelle à la troisième fois; d’abattre ou d’emporter du bois vert ou sec; de ramasser des glands, de couper de l’herbe ou de laisser champier ( pâturer) aucune bête .Ceux qui commettaient ces délits la nuit étaient poursuivis et punis comme des voleurs. On devait considérer les maris comme responsables des actes de leur femme; les maîtres de ceux de leurs domestiques. On punissait les receleurs comme les délinquants.
Les sergents et les gardes pouvaient perquisitionner dans les maisons suspectes; ils recevaient la moitié de l’amende, de même que les délateurs !
Pour se garantir du personnel occupé dans le domaine, on lui défendit toute location de prairie et tout commerce de bois, même par personne interposée.
Charles VI rétablit aussi le terrain de chasse dans toute son étendue primitive et le fit délimiter par des poteaux plantés de distance en distance depuis les Estinnes, Péronnes et Trivières jusqu'à Trazegnies , Piéton et Anderlues. En conséquence, il était strictement défendu de s’y trouver avec des chiens ou des oiseaux de proie ( genre faucons ), de se servir de sacs ou de filets, de prendre n’importe quelle bête ou volaille, les jeunes ou les œufs, à l’exception des nobles qui gardaient le droit de chasse sur leurs terres. On tolérait cependant les chiens de garde, à condition qu’ils portent au cou "des billots d’un pied et demi de longueur", c’est–à-dire des pièces de bois longues de 45 centimètres pour les empêcher de courir. Tout délinquant devait être condamné, lorsqu’il s’agissait du gros gibier, à deux cents florins d’amende le première fois, à trois cents florins la seconde fois, et puni arbitrairement à la troisième; s’il s’agissait d’un gibier moins important ou de volaille, de destruction des nids ou des œufs, l’amende s’élevait à cent florins ou à deux cents en cas de récidive. De même celui qui était surpris avec des chiens de chasse, des oiseaux de proie ou des filets, devait payer cinquante florins pour un mâtin trouvé sans billot, l’amende s’élevait à dix florins. L’insolvable était emprisonné, banni ou fustigé.
On interdisait aussi la pêche sur tout le territoire de Morlanwelz, sous peine de dix florins d’amende la première fois, de vingt la seconde et d’une peine arbitraire la troisième fois (2).
Si l’on sait qu’un menuisier, un maçon ou un garde-chasse à pied gagnait un florin à un florin et demi par jour, et un mineur moins d’un florin, on conviendra de la sévérité des sanctions. On voulait que Mariemont restât un parc réservé aux plaisirs favoris des princes : la pêche et surtout la chasse.
Pour rendre la visite de la Cour plus agréable, on acceptait, lors des visites de la gouvernante et de sa suite que les habitants des environs et même de Mons y apportent des vivres. Les vivandiers et vivandières pouvaient y installer des tentes "pour vendre et débiter à juste prix des denrées et autres nécessités , et donner à manger et à boire". Somme toute, on favorisait l’humble initiative privée pour faciliter le ravitaillement de la Cour.
En fait, l’ordonnance de 1739 visait les gens de Morlanwelz et des environs qui désiraient se constituer à bon compte une provision de bois et de charbon. Elle n’empêcha pas le Conseil des Finances et la Chambre des Comptes de rechercher la meilleure façon d’exploiter cette richesse naturelle.
En 1738, le Conseil des Finances avait autorisé l’architecte J-A Anneessens, déjà intéressé par Mariemont avant qu’il ne soit question des eaux minérales(3), à faire ouvrir quelques puits afin de s’assurer de la richesse du gisement et des possibilités d’exploitation sans endommager le parc.
Les sondages réalisés jusqu’à 6 et 7 mètres de profondeur en divers endroits à l’est du château vers le Colombie et vers le prieuré de Montaigu, révélèrent une veine épaisse de 7 paumes d’un charbon de qualité, "le meilleur à brûler de tous les environs".
Anneessens estima qu’un conduit pourrait facilement évacuer les eaux vers la Haine en direction d’ Haine-Saint-Pierre : il calculait une dénivellation de 180 pieds ( une bonne cinquantaine de mètres ) pour une distance de 2.300 toises ( environ quatre kilomètres ). Le dommage dans le parc ne serait pas bien grand : il suffirait d’un puits et d’une place pour entreposer le charbon en attendant qu’il soit vendu, soit une superficie inférieure à un hectare. Sur le plan technique, pas de problème. Dans ces conditions, Anneessens se déclarait prêt à solliciter un octroi d’exploitation. Mais il y avait la vente ! Une enquête sur place laissa une vente de 200 à 300 chariots par an. A 12 florins le chariot, cela représentait 2.400 à 3.600 florins. Calculée sur cette base, une redevance de 10 pour cent rapporterait au Conseil des Finances, agissant pour compte du souverain, 240 à 360 florins, ce qui paraissait "un petit objet pour réduire un parc à un passage ouvert continuel tant pour les chariots et autres voitures que par les ouvriers de la fosse".
Pour éviter que les travaux ne soient envahis par les eaux d’infiltration abondantes par suite de l’exploitation quasi en surface des prédécesseurs, il conviendrait d’obliger les concessionnaires éventuels à tirer le charbon par le fond de la plus basse veine, même s’il fallait descendre à 50 ou 100 toises ( environ 90 ou 180 mètres ). C’étaient là les conditions imposées aux exploitants des carrières. Une canalisation souterraine (areine) de ce puisard à la rivière représentait une dépense de 8 à 9000 florins, soit une rente annuelle de 300 florins.
Récapitulons : 270 chariots par an ( les 300 prévus moins 10% de redevance) à 1 florin et demi de bénéfice =405 florins moins l’intérêt de 9000 florins, c’est-à-dire 300 florins, il ne reste que 105 florins par an pour le maître de fosse, ce qui ne peut suffire pour couvrir les risques et les "embarras". De plus les prévisions de vente paraissent optimistes : dans le Borinage, il y a 5.000 ouvriers charbonniers en chômage ! L’entreprise ne semble donc pas rentable.
Cependant on pourrait tenter une expérience : Anneessens acceptait d’exposer 5 à 600 écus pour exploiter en association avec le souverain; après un an on verrait le résultat, et le bénéfice serait partagé en deux parts égales, quel que soit le capital avancé par l’impérial partenaire. Mais on ne donna aucune suite à cette proposition.
Nommé gouverneur des Pays-Bas à la mort de Marie-Elisabeth en 1741, Charles de Lorraine veut savoir de quoi il retourne. Il charge le Conseil des Finances de prendre l’avis du conseiller fiscal du Conseil du Hainaut, Losson.
Celui-ci constate d’abord qu’on n’a pas tiré jusqu’à présent du charbon de qualité parce qu’on n’a pas atteint une profondeur suffisante. Il propose qu’on fasse appel aux amateurs afin de connaître ce qu’ils offrent pour prix d’une concession à court terme à titre d’essai, tout en exigeant de l’adjudicataire, homme à priori solvable, qu’il pousse "les ouvrages aussi avant (profondément) que l’on pourra se promette du (bon) charbon".
Les conclusions du conseiller Losson sont les suivantes :ou bien confier ce travail à des personnes qui ont sa confiance, qui acceptent les conditions et proposent de payer le quinzième de la production, soit moins de 7% ;
ou bien tenter cette exploitation pour compte du souverain, ce qui présente un danger : les ouvriers assurés de leur salaire s’inquiéteront peu du succès "auquel on doit cependant les intéresser si l’on veut faire réussir ces sortes d’entreprises" ;
En d’autre termes, l’entreprise privée est préférable à l’entreprise d’Etat.
Mais l’Administration ne serait pas ce qu’elle est déjà à cette époque, si elle ne demandait un troisième rapport, cette fois au prévôt de Binche, de Gougnies, dont dépendait Morlanwelz.
Celui-ci commence par faire remarquer que les vieux ouvrages rencontrés lors des sondages de 1738, révèlent une intense et ancienne activité explicable seulement par la qualité de la houille. Point de doute qu’il ne subsiste des richesses considérables, mais il vaut mieux ne pas entreprendre l’exploitation pour compte du souverain " eu égard à la dépense qui serait trop frayeuse ". Ce qui revient à dire qu’il est des risques qu’il vaut mieux voir courir par des particuliers. En outre, il répète avec Losson qu’il faut choisir des personnes solvables, capables d ‘équiper la fosse non d’un conduit mais de machines indispensables à l’exhaure des eaux. Comme il n’y a pas de gens pareils dans la région de Morlanwelz, il se propose lui-même :il demande une concession pour vingt ans dans le parc de Mariemont et sur le territoire de Morlanwelz ;
il promet d’y installer une machine "composée de 16 pompes" qui "tirera les eaux jusqu’à 120 pieds de profondeur" ( environ 35 mètres );
au bout de vingt ans, cette machine avec les douze chevaux qu’on y emploiera et tout ce qui en dépend resteront au profit de Sa Majesté, sans en prétendre aucune indemnité" ;
il payera une redevance de 5% de la valeur du charbon extrait ;
à l’expiration du bail, il remettra toutes les terres en place, il les aplanira et replantera des arbres là où il les aura enlevés.
Toujours aussi administrativement, on prend l’avis des officiers principaux de la chasse et de la maison royale de Mariemont.
Comme il va de leur tranquillité ou de leur gagne-pain, la réponse tombe sèchement : les dégâts seront considérables dans le par cet dans les bois circonvoisins ; le profit paraît incertain ; enfin c’est la destruction de la chasse, plaisir favori des princes, et du même coup l’abandon de Mariemont.
La Chambre des Comptes en conclut qu’il vaudrait mieux ne pas se lancer dans cette exploitation : on respecterait ainsi le règlement de 1739, mais elle n’ose se prononcer formellement.
Le 5 février 1743, Charles de Lorraine trouve que les affaires traînent en longueur. Pour la troisième fois en un an, il demande des conclusions définitives.
Le 10 mars réapparaît Anneessens qui se targue d’avoir étudié à Liège, là où il est allé construire la grande façade du Palais, les problèmes de l’exploitation charbonnière. Il en revient à ses deux propositions : ou une adjudication pour un long terme ou une expérience d’un an en association avec le souverain pour se rendre compte de l’importance de la vente. Dans ce dernier cas, il propose même pour "tenir notice de la dépense et du débit" un certain Quivy qui est déjà ce que nous appellerions aujourd’hui conducteur des travaux à la fontaine minérale où il n’a pas beaucoup de travail, car à la suite de la mort de Marie-Elisabeth on a fortement ralenti l’entreprise dans l’attente de nouvelles instructions(4).
Mais la guerre de Succession d’Autriche et l’occupation de notre région et du pays par les troupes françaises renversent tous les projets.
Le temps de rétablir un peu d’ordre dans la maison après le traité d’Aix–la-Chapelle en 1748, et Charles de Lorraine, qui avait fait construire un nouveau château à Mariemont en 1756, décida de tenter à son compte l’expérience de l’exploitation charbonnière dans le parc, à partir de 1759.
(1) Voir ci-dessus, n° 14 et 15
(2) Archives générales du Royaume, Conseil des Finances, n° 2170
(3) Voir ci-dessous, n° 21
On sait qu’il fût chargé en 1741 de construire la "fontaine de Spa" à Mariemont et d’y aménager un site accueillant pour les curistes.
(4) Archives générales du Royaume, Conseil des Finances n°2163.
Charles de Lorraine, un prince charbonnier
Après avoir construit le troisième château de Mariemont en 1756, Charles de Lorraine, gouverneur de nos provinces, se décida à exploiter le charbon dans la forêt, pour son propre compte.
Il fit commencer les travaux en 1759. Les premiers résultats furent encourageants : on atteignit assez vite une veine de 3 pieds de largeur(1) et l'on put extraire un charbon de qualité à partir de 2 puits profonds l'un de 30 pieds et l'autre de 40, à l'aide de 8 ouvriers qui travaillaient jour et nuit(2). Par la suite, les travaux piétinèrent. Il fallut près de 7 ans pour trouver, à proximité des anciens bureaux de Mariemont, une veine épaisse de 7 paumes. Pendant ce temps, on établit, à une profondeur de 27 toises, un conduit qui permettaient d'évacuer l'eau vers la Haine distante d'environ 600 toises(3). Les dépenses s'élevèrent à 31.842 florins pour une recette de 16.208 florins; celle-ci couvrait donc à peu près la moitié de celle-là.
La grande veine atteint, Charles de Lorraine fit venir des spécialistes liégeois pour construire "une machine avec des chevaux et...faire ce qu'on nomme une bure", c'est-à-dire établir au-dessus du puits un treuil actionné par des chevaux, qui facilitait l'élévation du charbon et éventuellement l'exhaure des eaux à l'aide d'un cuffat : tonneau ou manne en osier.
Il calcula d'une façon précise le prix de revient et la quantité de charbon qu'on pouvait extraire en 24h à l'aide de 2 bandes d'ouvriers(4) :
florins
sols
deniers
15 mineurs, 12 à la veine et 3 pour préparer les galeries, à 10 sols(5)
7
10
20 meneurs à 6 sols
6
2 clicheurs d'eau à 10 sols
1
3 pompeurs à 8 sols
1
4
4 chargeurs à 8 sols
1
12
6 ouvriers à la bure à 8 sols
2
8
1 mesureur de charbon à 9 sols
9
1 assistant
8
1 contrôleur
14
1 directeur
14
3 palefreniers à 14 sols
2
2
Entretien des harnais
3
Paille
3
6
Foin
11
6
Son
5
Avoine
3
Paille hachée
2
1 tonnelier
5
1 charpentier qui travaille un jour sur 2 à 14 sols par jour
7
1 maréchal et son assistant qui eux aussi travaillent un jour sur 2 à 14 sols
14
Clous
4
Fer
10
Acier
6
8 livres de chandelles à 4 sols 6 deniers
1
16
20 perches en bois
10
Bretelle
10
Dépense totale par jour :
36
8
0
Production et recette en 24 heures:
44 muids de charbon menu à 20 sols
44
8.000 livres de gaillettes à 35 sols
14
6.250 livres de gros charbon à 45 sols
13
10
Bénéfice escompté par jour :
35
2
Apparemment, le profit est donc de 100%. En fait, il y a lieu d'amortir les investissements préalables, puis tous les travaux d'agrandissement et d'équipement. Charles de Lorraine estime que l'enfoncement d'un puits à 20 toises coûte 115 florins; à 30 toises, 172 florins; à 40 toises, 250 florins.
Son journal intime précise aussi le prix de revient "d'une voiture de houille rendue à Bruxelles avec une charge de 10.000 livres, tirée par 4 chevaux" :
florins
sols
La grosse houille à 45 sols le mille
22
10
les barrières ou péage sur les routes
3
14
Marlotage ou taxe provinciale sur le charbon
4
Entrée en brabant
1
2
Vinage ou taxe pour l'entretien des ponts
6
Chargement
15
Droit de ville à Bruxelles
9
10
Mesureurs
1
5
Nourriture des 4 chevaux pendant 3 jours et frais divers
7
16
Total :
50
18
Comme la houille se vendait à Bruxelles 6 florins les 1.000 livres, la recette de 60 florins laissait un bénéfice de 9 florins 2, soit à peu près 15% du prix de vente.
Les marchands pouvaient donc tirer profit de leur commerce avec Bruxelles. Dans ces conditions, la demande et la production ne cessèrent d'augmenter. On creusa même un nouveau puits "au carrefour de Saint-Pierre", sur la hauteur proche de La Hestre.
Mais, contrairement aux prévisions, les dépenses dépassèrent les recettes. En 1769, Charles de Lorraine fit arrêter cette exploitation qui se soldait par un déficit de 30.584 florins.
Cet échec, on peut l'attribuer au manque de fonds pour un équipement adéquat(6), à l'incompétence du gouverneur, de son représentant, l'intendant du domaine de Mariemont, de Gamond, et du directeur du charbonnage, Châtillon, concierge au château. On peut aussi se demander s'il n'est pas imputable à l'insuffisance des salaires. Voyez ci-avant les rémunérations attribuées aux diverses catégories d'ouvriers : elles ne dépassent pas 12 sols, mis à part le palefrenier, le contrôleur et le directeur, qui en touchent 14; or, au même moment l'ouvrier du charbonnage de La Hestre-Haine-Saint-Pierre reçoivent 10, 14 ou 16 sols; le directeur, 27; le receveur, 41(7).
Cette triste expérience ne découragea pas cependant les audacieux. Vingt-cinq ans plus tard, lors de l'occupation française, de profondes rivalités se déclenchèrent entre les hommes d'affaires désireux d'obtenir la concession du parc. Celle-ci échut finalement au groupe Hardempont, Warocqué, Duvivier, Tiberghien, les véritables fondateurs du charbonnage de Mariemont.
(1) Le pied de Hainaut valait 0m 294
(2) Archives générales du Royaume, conseil des finances n° 5023
(3) La toise valait 6 pieds, environ 1m 75
(4) A.G.R., secrétaire d'Etat et de guerre n° 2605
(5) Le florin valait 20 sols ou 10 patars et le sol, 12 deniers
(6) Ainsi, pour l'exhaure de l'eau, l'intéressé avait projeté de faire installer une machine à feu du type Newcomen, mais il se contenta d'en demander le devis
(7) A.G.R., Archives des comptables n° 546
La politique de boisement à Morlanwelz, au XVIIIème siècle
Nous terminions notre article sur le château fort en précisant que la communauté de Morlanwelz avait reçu "le restant du terrain du vieux château à charge de payer une redevance d'un chapon (poulet) par an"
En fait, il ne s'agit pas d'une libéralité du prince, en l'occurrence Marie-Thérèse d'Autriche en sa qualité de comtesse de Hainaut, mais bel et bien d'une transaction.
Depuis plusieurs années, le gouvernement favorisait le développement économique du pays. Il accordait fréquemment des octrois pour la création de manufactures, pour l'exploitation de veines de charbon (dont nous parlerons prochainement) ou pour la mise en valeur d'une région. En 1773, Marie-Thérèse décida : "les terres communales situées dans notre province de Namur, susceptibles de culture, seront divisées en autant de portions qu'il y a de chefs de famille dans chaque communauté (village). Chaque portion sera tirée au sort. Nous voulons que les portions soient entièrement défichées et réduites en culture dans le terme de 2 ans".
A Morlanwelz, on assista à une politique de boisement. En dehors du parc de Mariemont qui mesurait, en 1770, environ 430ha, il existait 3 bois domaniaux :Le bois de Morlanwelz, environ 140 ha, qui "tenait à la haute chaussée (chaussée Brunehault), à la campagne d'Herlaimont, à la Bruyère et au village" ;
Le bois de la croix, environ 30ha, qui "tenait aux Dames de l'Olive, à la campagne d'Herlaimont, à la Bruyère de Montaigu et d'un coin au bois de Morlanwelz".
Le bois de Viscagne, environ 12ha, qui "tenait au parc, au bois de l'Olive (propriété de l'abbaye) et à la Bruyère".
Ces bois et le parc étaient exploités par une rotation annuelle des coupes.
Sur le plan n°71 des Archives de l'Etat de Mons, on remarque facilement un vaste terrain en friche, d'une soixantaine d'ha, appelé bruyère ou Trieu de Morlanwelz, et isolé entre les 3 forêts domaniales. On décida de le boiser. Mais les habitants de Morlanwelz y disposaient du droit de "paisson" c'est-à-dire du droit d'y faire paître leur bétail moyennant redevance d'une rasière d'avoine et d'une poule par an pour une vache et le double pour un cheval. Cette servitude se rencontre déjà dans les archives en 1374 : "sur les tries des bos de Morlanwé". A proximité, 2 particuliers possédaient aussi des biens. Les héritiers Hec détenaient un terrain d'environ 10ha, et un certain Bonnechère avait construit un bâtiment sur un terrain d'environ 19ha, cédé par le prince en 1752 par bail emphytéotique. Pour que "le parc royal et les bois domaniaux... ne forment plus qu'un seul gazon" avec la Bruyère boisée, on décide l'expropriation.
Dès héritiers Hec, pour les 10ha du "pachis des Trieux", on en cède 7 que "Sa Majesté possède à Haine-Saint-Pierre".
A Bonnechère, on cède un autre terrain, on lui paie une indemnité de 1.215 livres de Hainaut (presque le double de la valeur de sa maison), on l'autorise à démolir celle-ci et à emporter les matériaux dans un délai de 6 mois.
Avec la communauté de Morlanwelz, l'accord est le suivant :On lui cède l'emplacement du grand château (l'ancien château fort), moyennant reconnaissance annuelle d'un chapon;
On l'assure d'une rente annuelle de 400 livres de Hainaut; en revanche, "tous et chacun des habitants de Morlanwelz s'abstiendront dès à présent et pour toujours d'y envoyer ou mener paître leurs bestiaux, ni y couper aucunes herbes ou bois quelconque".
Parmi les signataires de cet acte, on relève les noms de Godeaux, Baudoux, Cambier, Motte,...
Mais cette transaction provoqua des réactions hostiles de la part de quelques habitants du village. On parle même d'une "espèce de mutinerie". En tout cas, certains continuèrent à faire paître leur bétail : en 1771, 34 reçurent une forte amende que le prince "rémissionna". Finalement les choses s'arrangèrent : on procéda au boisement de la Bruyère de Montaigu. Le conseil des Finances partant d'une estimation de 2.500 livres pour les frais de plantation, prévoyait pendant les 20 premières années un rapport de 3 1/2% et pour les années suivantes de 8 1/3%. En fait, les frais dépassèrent le triple des prévisions.
En 1778, le curé de Morlanwelz, Lison, prétend qu'ayant le droit de dîme sur la Bruyère de Montaigu et sur les terres de Hec et Bonnechère, il doit continuer à toucher le dîme sur le produits des plantations lors de la vente des coupes. On lui reconnut ce droit sur les terrains repris aux 2 particuliers, mais on le lui contesta sur la Bruyère.
En 1779 se pose le problème de savoir où doit aller la rente annuelle de 400 livres. Les gens de Morlanwelz demandent que cette somme "soit partagée entre eux et ne servent pas à soutenir des procès intentés mal à propos par le maïeur Godeaux". Or, dans la convention du 27 mars 1771, l'article 3 dit : "cette rente sera employée au plus grand profit de la communauté", tandis que l'acte du 27 octobre 1773 mentionne "qu'au moyen de laquelle somme aucun des susdits habitants ne pourra faire pâturer". Ici la somme paraît uniquement destinée aux habitants, et là elle semble destinée à suppléer aux charges de la communauté en général. Dans ces conditions, le conseil des Finances conclut : "l'intention ayant été de procurer un soulagement à ceux qui faisaient usage de pâturage, il convient de distribuer la rente entre les habitants".
Les choses finirent donc par s'arranger : la Bruyère boisée s'intégra dans les bois domaniaux, les habitants de Morlanwelz se partagèrent la rente annuelle de 400 livres, les autorités communales vendirent comme terrain à bâtir l'aire de l'ancien château fort.
5e partie : La fonction minérale
Mariemont, station thermale
L'histoire des 2 eaux minérales de Mariemont est assez curieuse et la richesse des archives suffisamment variée pour qu'on s'y arrête un moment, malgré les articles de Hubinont et Wellens.
La station thermale de Spa, dans la principauté de Liège, et les cures que viennent y suivre certains grands de ce monde, comme le Tsar de Russie Pierre le Grand qui a donné son nom a un pouhon, atteignent une telle renommée au XVIIIè siècle que la gouvernante générale de nos Pays-Bas autrichiens, Marie-Elisabeth, décide de tenter une expérience à Mariemont.
Convaincue à priori que les eaux des fontaines situées à proximité de son château ne manquaient pas de vertus curatives, elle en envisagea une vaste exploitation. A cette fin, en 1740, elle chargea 3 professeurs de l'Université de Louvain, Rega (1690 - 1756), De Villers (1701 - 1759) et Sassenus (1672 - 1756) de se livrer à des analyses chimiques.
Les 3 savants vinrent donc séjourner une huitaine de jours au château de Mariemont, et se livrèrent à diverses expériences qu'ils continuèrent en laboratoire à Louvain. Après quoi, Rega publia un beau rapport en latin où il était question des résultats des travaux, mais aussi d'histoire et de géographie pour faire connaître la région. Cette eau contient, dit-il, de l'hydrogène sulfuré, un peu d'acide carbonique, du carbonate de fer, de soude, un peu de sulfure de sodium et de chlorure de sodium. Elle convient parfaitement pour conserver et rétablir la santé, mais elle est recommandée plus spécialement aux gens qui souffrent de l'estomac, des intestins, de l'hypocondrie, de la cachexie, de l'aménorrhée et des voies urinaires.
L'année suivante, De villers publie un second rapport en français, suivi d'un supplément en 1742, dans lequel il insiste sur les effets curatifs de ces eaux minérales et mentionne les premières guérisons. Il propose même de consacrer un cours spécial à la question, mais le conseil des Finances lui conseille d'intercaler dans ses leçons un chapitre particulier sur les eaux de Mariemont; il lui alloue même un supplément de traitement à condition que les travaux expérimentaux continuent, pendant l'été, à Mariemont.
De chacun des rapports, près de 200 exemplaires sont édités et envoyés aux médecins qui se déclarent intéressés par l'expérience.
Les savants professeurs distinguent 3 sources : la fontaine archiducale préconisée "pour les maladies des reins et de la vessie"; la fontaine de Roidemont pour les poitrinaires; celle de Montaigu pour "les personnes de santé délicate".
Marie-Elisabeth, confiante, charge l'architecte de la Cour, Jean-André Anneessens, fils du doyen de métier bruxellois François Anneessens, décapité par les Autrichiens en 1719, d'exécuter les travaux nécessaires pour permettre aux malades de venir en cure à Mariemont.
C'est en mars 1741 que cet architecte vint sur les lieux pour étudier le site, l'agrémenter par des allées-promenades, faire acheter le terrain sur lequel se trouvait la fontaine archiducale, prévoir un pavillon et construire une maison pour les buveurs d'eau, d'une longueur de 27m, avec vestibule et, à chaque extrémité, une chambre pour les hommes d'un côté et une pour les femmes de l'autre.
La gouvernante fait activer les travaux et nommé Delval, originaire de Leuze, médecin-directeur de la nouvelle station thermale à partir du 15 mai.
Le contrat d'engagement contient les clauses suivantes :Le médecin-directeur doit résider à Mariemont ;
Il doit construire, dans un délai de un an, une maison à ses frais sur un terrain qui lui est cédé à perpétuité le long de la nouvelle allée qui relie le château à la fontaine archiducale; son successeur sera tenu de payer à ses héritiers une rente annuelle représentant 5% de la valeur de la maison.
Il sera aidé par un garçon pharmacien et un garçon chirurgien qu'il rémunérera lui-même; ce dernier pourra se faire payer ses services excepté par les pauvres "qui arriveront munis d'un acte des curés des lieux respectifs de leur domicile".
Il notera les noms, âges, qualités et maladies des curistes, "sauf les cas où la bienséance restreint au secret", et dressera un rapport annuel.
Il ne pourra recevoir aucun salaire pour les avis qu'il sera obligé de donner aux buveurs d'eau, mais percevra un traitement annuels de 100 pistoles ou 1.050 florins, payé par la recette des domaines de Sa Majesté au quartier de Binche; il pourra se faire payer les visites "qu'il fera chez eux, à leur réquisition, à la réserve des pauvres qu'il sera obligé de visiter gratis".
Il est aussi chargé "de poursuivre et continuer l'analyse et l'examen de la qualité et quantité des principes dont les eaux se trouvent imprégnées avec des observations des différents effets qu'elles feront dans les différentes saisons et sur divers tempéraments.
L'exploitation thermale se complétait du commerce de l'eau en bouteille. Les carafons portant cachet d'authenticité provenaient des verreries de Charleroi et de Jumet; ils se vendaient tout compris bouteille, bouchon, eau, apposition du cachet et transport) 4 sols et 1/2 soit environ 1/5è du salaire journalier d'un garde à cheval.
L'affaire bien lancée paraît un moment compromise par la mort de la gouvernante générale qui, arrivée en juillet à Mariemont, y meurt quasi inopinément à la fin août 1741.
Mais quelques mois plus tard, l'impératrice Marie-Thérèse donne les instructions nécessaires pour continuer l'expérience. Elle prévoit la construction de logements, encourage l'installation de commerçants par l'octroi de quelques franchises (exemption de taxes), charge un responsable de réaliser les transactions nécessaires avec les propriétaires de terrains contigus au parc. Elle acquiert ainsi 3ha 1/2, continue l'aménagement du site, commence la construction destinée aux buveurs d'eau et envisage même de réaliser des bains chauds artificiels.
Hélas ! la guerre de succession d'Autriche commande des compressions budgétaires qui touchent les projets relatifs à l'installation thermale. On renonce au nouveau pavillon conçu par Anneessens pour la fontaine de Montaigu; on se contente de parer au plus pressé c'est-à-dire de réserver pour les curistes quelques chambres inconfortables dans le château et d'aménager les abords des fontaines. Puis on a recours à la publicité, mais oui ! On tente d'abord de traiter gratuitement --- et de guérir --- quelques pauvres, puis, comme l'expérience --- trop courte d'ailleurs --- ne donne pas, on a recours à la mondialité. Le comte de Calenberg, fils du chambellan du roi de Pologne et de l'Électeur de Saxe, et quelques personnes de son rang viennent à Mariemont s'installer dans les appartements royaux (1743), font la cure en absorbant 4l d'eau par jour, se promenèrent d'un bon pas pour accélérer la transpiration, restent 4 ou 5h à jeun, visitent Morlanwelz, le château de Fayt, les abbayes de l'Olive, d'Aulne, de Lobbes et de Bonne-Espérance.
La fontaine de Montaigu, parfois appelée fontaine Sainte-Thérèse ou encore fontaine au chapeau, se trouvait le long de l'avenue reliant le château à l'abbaye de l'Olive; elle reposait "sur 3 colonnes surmontée d'une toiture triangulaire rappelant la forme du tricorne".
A la fontaine archiducale, qu'on appelle aussi fontaine de Spa et située sur la seigneurie de La Hestre, une petite tour en forme de guérite en pierre de taille, débitait par 4 robinets l'eau amenée par des "buses" en chêne. Ce monument en pierre a été déplacé et se trouve aujourd'hui au centre fer à cheval dans le parc de Mariemont. Vous le retrouverez avec son cartouche aux armes de l'Autriche et les initiales de Marie-Elisabeth. La source a été exploitée par "le bon Grain" pendant une dizaine d'années après la première guerre mondiale.
En 1741, 27 personnes viennent se soigner aux eaux de Mariemont; en 1744, 57; en 1745, 51.
C'est peu si l'on tient compte uniquement du chiffre absolu; c'est satisfaisant si l'on pense aux circonstances : en 1744 la guerre de la succession d'Autriche s'étend aux Pays-Bas autrichiens en particulier dans la région de Mons, Binche, Ath, Charleroi. Et malgré le sauf-conduit du maréchal de saxe, commandant des troupes françaises ennemies, qui défendait "à tous soldats, cavaliers, ..., de faire aucun tort ni dommage dans le château de Mariemont", l'insécurité n'incitait guère à un séjour troublé par le passage des troupes.
Le commerce des eaux ne fut pas plus prospère : du 13 mai 1741 au 13 mai 1743, Delval ne débita que 471 bouteilles. Mais rappelez-vous le prix : il était beaucoup trop élevé.
Parmi les curistes, plusieurs personnes des environs, mais aussi de Thuin, de Nivelles, de Louvain, de Namur, de Fontaine-l'Evêque, de Mons, de Fleurus, de Saint-Ghislain, de Leuze, de Charleroi, de Floreffe, de Gosselies, de Braine-le-comte, d'Auvelais, de Tongerloo et même de Douai --- en l'occurrence un prêtre, Duvivier, originaire de Carnières; on note quelques anonymats très peu de nobles, 9 religieuses et 26 ecclésiastiques.
Si l'on en croit le rapport du principal intéressé, le médecin-directeur Delval, il s'y passait presque des miracles, jugez-en : "vice de peau invertébré, embarras de poitrine, gonflements des pieds et des jambes sans aigrit et acrimonieux très corrigé et les autres symptômes évanouis; a jeté plus de 3.000 vers pendant la prise de 18 jours; rare et radicale guérison de la sale et insupportable maladies dite impétigo; embarras du foie, jaunisse... aujourd'hui un miroir de santé; hystérie hypocondriaque qui lui causait des barbarismes et sursauts de bas ventre qui épouvantaient ceux qui l'approchaient; sang scorbutique et scrupuleux fort dépuré; obstructions et fleurs blanches guéries; lorsqu'il se trouve l'estomac surchargé ce qu'il connaît par pesanteur à son orifice d'égout envie de vomir, ..., il a recours à une douzaine de verres de nos eaux qui l'évacuent fort bien sus et sous".
La paix revenue, en 1748, on se refuse à de gros investissements, mais on relève encore dans les archives des travaux d'aménagements aux abords des fontaines et le renouvellement des conduites en bois. En 1752, on essaie encore de relancer la station thermale : plusieurs personnes "du ministère de ce gouvernement", qui doivent se rendre à Mariemont pour y faire usage des eaux minérales, sont autorisées à séjourner dans les appartements du donjon du château. Divers particuliers veulent aussi tenter leur chance et demande un terrain pour y construire une auberge, les chirurgiens attachés au service des buveurs d'eau supplient le gouvernement "de consolider leur établissement en leur accordant un terrain pour y bâtir une maison".
Le succès ne vient pas. Les sources même se tarissent par suite de l'exploitation charbonnière qu'on ira même jusqu'à interdire. Rien à faire. A la mort de Delval, sa charge n'est pas renouvelée. Sa maison est acquise par "Sa Majesté" et habitée par le surintendant du domaine Gamond, qui jusqu'alors logeait à la Malaise.
En 1768, la chambre des Comptes conseille même la suppression de la fonction de chirurgien, payée cependant d'une façon dérisoire, mais le gouverneur général considère cette place comme nécessaire : "il y a beaucoup de gens et ouvriers qui peuvent être dans le cas d'avoir besoin de son secours et qui n'en ont plus à attendre que de ce chirurgien depuis que le médecin est mort".
Lorsque le chirurgien Louis Luther, entré en fonction le 31 janvier 1753 meurt en 1769, c'est Antoine-Laurent Boulart de Chapelle-lez-Herlaimont qui le remplace et qui reçoit sa rémunération annuelle de 100 florins non plus du médecin mais de la recette du domaine de Binche. "Le chirurgien devra procurer aux buveurs, toutes les aisances convenables, tant pour ce qui regarde les cures, saignées ventouses, bains et opérations et applications... que pour le rasage, accommodage de perruques,... Il lui sera absolument défendu de pratiquer la médecine... Il ne pourra se mêler de l'administration des eaux de transport... Il devra se comporter en honnête homme et chirurgien d'honneur".
En 1786, c'est le fils Boulart qui devient à son tour chirurgien. En 1792, le personnel du château tente une nouvelle fois de faire désigner un successeur à Delval et proposent le médecin Van Hulst de Haine-Saint-Pierre.
Démarche inutile : Mariemont ne sera jamais le concurrent de Spa. Le beau rêve de Marie-Elisabeth n'a pas pu se réaliser.
Un curiste de marque à Mariemont, en 1743
Après la mort inopinée de l’archiduchesse Marie-Elisabeth à Mariemont le 26 août 1741, le comte Harrah et le comte de Königsegg gouvernèrent nos provinces l’un après l’autre par intérim.
A ce dernier, l’impératrice Marie-Thérèse donna comme instruction de mettre en réputation la station thermale de Mariemont lancée dès 1740-1741 (1).
Königsegg estima qu’un des moyens d’atteindre ce but était d’y envoyer un personnage en vue. Son choix se porta sur le comte Henri de Calenberg.
Noble d’origine saxonne ( il était né à Dresde en le 10 février 1685), chambellan du roi de Pologne et du roi de Saxe, le comte s’était mis au service de l’Autriche dès 1703. en 1710, il épousa à Bruxelles Thérèse- Bernardine, fille du marquis de Pascale , commandant-gouverneur de la ville. Gros actionnaire et commissaire aux comptes de la compagnie d’Ostende, il mena grand train de vie, même après la suppression de cette compagnie maritime et commerciale, à ce point qu’à sa mort, il fallut vendre son mobilier pour payer ses dettes. Il rédigea un journal dans lequel il mentionna quotidiennement ses principales occupations de la journée. Tous ses cahiers sont disparus, sauf celui de 1743 dans lequel il relate son séjour à Mariemont.
C’est le 26 août de grand matin qu’il envoie un chariot de bagages et quelques domestiques à Mariemont, tandis qu’il quitte Bruxelles à 9h45 avec sa femme et ses deux filles, laissant son fils sous la surveillance d’un gouverneur. le voyage, considéré comme aventureux puisque le comte se confie à Dieu avant le départ, se fait en carrosse à six chevaux ; il dure une heure et demi de Bruxelles à Waterloo et le même temps de Waterloo à Nivelles. Ici le comte s’arrête pour déjeuner à l’auberge de Saint-Antoine et il repart à 17h vers Mariemont par un fort bon chemin. A partir de Seneffe, pour mieux apprécier le paysage, il décide de marcher un peu, ce qui explique l’arrivée à 19h30.
Immédiatement le château l’impressionne, surtout le fait d’occuper le grand appartement de Son Altesse ou son souverain d’où l’on découvre "la plus belle vue du monde sur jardin et campagne".
Mais Calenberg ne le trouve pas fort commode, "étant mal imaginé en architecture intérieure". Aussi fait-il dresser trois lits "de damas jonquilles", qu’il avait amenés avec lui, "deux pour ma chère épouse et pour moi, écrit-il, soit chacun pour une personne et fort commode, le troisième pour mes deux filles étant un lit pour deux, aussi à ressort et fort commode.
Le lendemain, Calenberg fait une petite reconnaissance des lieux et particulièrement de la fontaine archiducale. Il trouve l’eau fort soufrée et par conséquent "ressemblante à la Gérontère à Spa" tandis que l’eau de la fontaine de Montaigu, connue aussi sous le nom de fontaine Sainte-Thérèse ou fontaine du chapeau, lui paraît "semblable au Pouhon de Spa"
Après le dîner du 29, il reçoit divers visiteurs qui désirent lui présenter leurs hommages, notamment le docteur Delval et Emmanuel de Goignies , gouverneur de Binche, qui tient château à Fayt; puis il accueille ses amis, le général comte de Wurmbrand et la comtesse, qui arrivent de Bruxelles avec domestiques et équipages pour séjourner aussi trois semaines à Mariemont.
A partir du 30, la vie devient régulière. On se lève tôt, on va prendre les eaux , on déjeune, on se promène dans les environs, on dîne vers 13 heures, puis on se promène de nouveau jusqu’au souper. Le comte et son ami Wurmbrand ont ainsi l’occasion d’aller à cheval jusqu’à Morlanwelz, Bellecourt, Jolimont, Fayt, Chapelle-lez-Herlaimont et même Seneffe, de visiter le prieuré de Montaigu, les abbayes de l’Olive, d’Aulne, de Lobbes et de Bonne Espérance, d’être reçus à Binche au bruit des trompettes et des timbales et d’y assister à la représentation d’une comédie.
Bref les journées sont d’autant mieux remplies que le matin déjà, à la fontaine, on danse et que l’on reçoit beaucoup : il est arrivé une fois seulement que le comte et la comtesse aient pris leur repas seuls et il n’est pas rare qu’ils se retrouvent quatorze ou seize à table.
Mais un mois de vacances passe vite. Le 21 et le 22 septembre, il convient de faire ses adieux à tous les nouveaux amis de la région. Le 23, invités par le prince de Ligne, le comte et sa famille se lèvent à 4 heures : c’est le départ pour Beloeil. "Tous les habitants de Mariemont vinrent prendre congé de nous, avec de grands témoignages de zèle et de regret de nous voir partir, dit Calenberg. Nous partons à 9h10".
Le séjour a duré vingt-huit jours. Le comte ne paraît pas s’y être ennuyé , mais il ne fait aucune remarque sur la valeur curative de eaux; bien qu’il ne leur trouve pas une saveur délectable, il les prend chaque matin. N’est-ce pas là la condition de ce voyage honorifique et publicitaire ?
Le commerce des eaux minérales de Mariemont au XVIIIème siècle
On sait comment la gouvernante de nos provinces, Marie-Elisabeth, tenta à partir de 1740, d'utiliser les eaux de Mariemont pour lancer une station thermale capable de concurrencer Spa non seulement par les cures mais aussi par la vente de l'eau en bouteille(1).
Dans le fonds de la chambre des Comptes (n°44.652), les Archives générales du royaume conservent le compte de ce commerce, établi pour les années 1741 - 1743 par le médecin J-F Delval en sa qualité de "directeur et administrateur des eaux minérales de Mariemont".
Le compte commence le 27 juin 1741. En 3 jours, on débite 197 bouteilles. En juillet, on atteint le chiffre record de 813 bouteilles et une cruche. Mais en août et en septembre, on livre seulement 6 et 20 bouteilles. En 1742, on ne mentionne des ventes que pour les mois de juin (13 bouteilles), juillet "une charretée de bouteilles" (plus de 18) et août (6). Enfin, pour 1743, on renseigne 93 bouteilles vendues les 8 et 30 mars. C'est sur cette dernière date que se clôture le compte des ventes : 1166 bouteilles plus la charretée.
Où va cette production expédiée par les soins de Delval ou prise à la source par les domestiques de différents acheteurs ?
Notons l'envoi de 12 bouteilles à M. Blary, médecin à Cambray "pour lui faire connaître" et de 6 à M. Lannoy, docteur de Douai, pour la même raison. Il s'agit de publicité. Le domestique de M. Tricot, médecin à Nivelles, vient en chercher 34.
A destination de Bruxelles partent 20 bouteilles pour M. Charles, 93 pour Jacomzig, 84 pour Facteur, 61 pour Swarts, 49 pour Boucheron, 50 pour les Dames de Lorraine, 47 pour Manderlier, 1 pour le maître d'hôtel du comte d'Harrach, 6 pour la comtesse de Calenberg(2), 6 pour une dame inconnue, soit un total de 417 bouteilles, plus la charretée destinée aux Carmélites.
A Nivelles, on vend 7 bouteilles à Grégoire, 2 à Bonet, 20 à Lewage, 20 à Quentin, 20 au baron Dobbelstein, 5 à Seine, 4 à Devillers, 6 à un ordre religieux, 97 au duc du Chalet de Leau.
A Binche, Derbaix achète 8 bouteilles; Huart, 2; Roucroix, 6; Catin, 10; Buisseret, 1; les "Recollectines", 1; le Regent, 60.
Un certain Goblens, de Chapelle-lez-Herlaimont, acquiert 28 bouteilles; Cambier, de Morlanwelz, 105; Abbay, de Mons, 142, et Desabondans, de la même localité, 80; Hossart, de Haine-Saint-Pierre, 4; Becquereau, de Liberchies, 16; Tricot et Havette, d'Arquennes, 18 et 11; De Congnies, de Fayt, 10; Barra, de Gand, 6; le vicaire de Jumet, 1; Poulliart, de Seneffe, 6; une religieuse de l'Olive, une cruche; enfin 6 personnes, dont le domicile n'est pas mentionné, en prennent 108 bouteilles et 3 cruches.
La plupart des clients achètent cette eau pour leur usage personnel, mais certains, comme Cambier et Abbay, sont des marchands.
ll est curieux de noter que si, avec le cachet garantissant l'authenticité, la bouteille coûte 3 sols 1/2, en fait beaucoup d'amateurs, pour ne pas payer ce prix, envoient leur domestique à la source.
Si bien que le compte renseigne :
417 bouteilles livrées,
dont 218 payées à 3 sols 6 deniers
= 38 fl. 13 s. 0 d.
286 "emplies et conditionnées dont
52 à 7 liards"
= 4 fl. 11 s.
et 213 à 1 sol
= 10 fl. 13 s.
--------------------
Recette
= 53 fl. 17 s.
A cette somme s'ajoutent 56fl. 6s. "à qui reviennent les parties livrées à crédit" et une avance du "Trésor" de 84fl., soit un total de 194fl. 3s.
Si l'on parcourt la liste des dépenses, on voit qu'en guise de publicité on a acheté 8 exemplaires des livres que les professeurs de l'université de Louvain, Rega et De Villers, avaient publiés sur la valeur curative des eaux, pour les envoyer aux Sieurs Blary, médecin à Cambrai, et Hubert, médecin à Charleroi, et "à Messieurs les Médecins de Namur, ensuite de la missive de Mme la Marquise de Trazegnies". Au total, une dépense de 230fl. 0s. 6d.
Le commerce des eaux, compte non tenu évidemment de l'avance du Trésor, se solde donc par une dépense double environ de la recette. On comprend dans ces conditions que l'on n'ait pas poussé plus avant l'expérience, tout en s'étonnant que la vente de 1742 et de 1743 ait été aussi réduite. Mais la gouvernante, Marie-Elisabeth, est morte à Marimont en août 1741. L'auteur du projet disparu, la guerre de succession d'Autriche absorbant de grosses sommes, l'entreprise ne put se réaliser entièrement. Un moment, l'impératrice Marie-Thérèse souhaita qu'on achevât le bâtiment près de la fontaine, destiné à accueillir les curistes (mars 1743), mais quelques mois plus tard (juillet) elle revint sur sa décision : "la situation des temps ne permettant point de dépenses inutiles", elle donna l'ordre de suspendre tous les travaux. Le bâtiment n'en était qu'au niveau du rez-de-chaussée. On laissa donc les murs couverts de paille et de joncs, comme on les avait protégés pour passer l'hiver. On protégea aussi les 240.000 briques qui restaient des 700.000 fabriquées sur place à l'aide du charbon tiré au même endroit par 3 ouvriers. Tout espoir n'était pas perdu, mais il fallait attendre des jours meilleurs(3).
(1) voir ci-dessus n°21 et 22
(2) voir ci-dessus n°22
(3) Archives générales du royaume, conseil des finances, n°2163
6e partie : Les Warocqué
Mariemont, oasis, intellectuelle et artistique
Par un testament daté de 1917, Raoul Warocqué a légué à l’Etat belge le Domaine de Mariemont que sa famille avait pu reconstituer depuis le début du XIXème siècle, moment où le Montois Nicolas Warocqué, déjà acquéreur d’une partie de l’ancien domaine abbatial de l’Olive, était venu s’installer dans la maison de l’ancien sur-intendant du douaire aménagé dès le XVIème siècle par Marie de Hongrie, pour diriger l’exploitation minière dont il était parvenu à arracher la concession au gouvernement français (1802).
Hommes d’affaires exceptionnels, les Warocqué se constituèrent une fortune considérable qu’ils utilisèrent en partie pour rassembler des trésors qu’il serait trop long d’énumérer ici.
Le rôle le plus important fut joué par Raoul Warocqué qui porta son intérêt dans quatre directions différentes : les chefs d’œuvre des grandes civilisations anciennes, les produits des industries d’art hennuyères, les objets des époques romaine et mérovingienne trouvés dans le sol du Hainaut, sa bibliothèque pour laquelle il rechercha les éditions les plus belles, les reliures les plus riches, les autographes les plus rares.
Pendant les premières années qui suivirent le legs, tous ces chefs-d’œuvre ne purent être admirés ou compris que par un petit nombre. C’est le mérite de Paul Faider, nommé conservateur à Mariemont après avoir été professeur d’université, d’avoir pensé au profit que l’on pourrait tirer de ces richesses tant sur le plan artistique, et à leur intérêt pour le grand public. C’est celui de Madame Faider d’avoir réalisé les projets de son mari, mort en 1940.
Depuis 1945, ce patrimoine artistique ne cessa de s’enrichir grâce à des dons, à l’action des " Amis de Mariemont " et à des subsides importants de l’Etat.
Ainsi, la bibliothèque, riche de quelque soixante mille volumes et d’inestimables reliures du XVème au XIXème siècle, s’est complétée de quelques exemplaires bien choisis de reliures contemporaines. La section chinoise, représentée par des objets remontant aux trois derniers siècles, prit son sens véritable lors de la création d’une salle dite de " Chine archaïque " dans laquelle les bronzes , la céramique, la sculpture, les jades " préfigurent glorieusement l’éclat des siècles suivants " . La céramique et la sculpture grecques, de très belles pièces étrusques et romaines représentent l’ancienne civilisation méditerranéenne. Elles constituent un ensemble tel que les spécialistes ne peuvent omettre de les citer et de les analyser lorsqu’ils étudient l’histoire de l’antiquité. La porcelaine de Tournai, la plus célèbre des industries d’art de notre province, avait séduit à ce point Raoul Warocqué qu’il était parvenu à se constituer la collection la plus complète du monde. Quelques dons et quelques achats judicieux permettent aujourd’hui de suivre absolument toute l’évolution de la célèbre manufacture scaldéenne. Enfin, le châtelain de Mariemont avait financé les recherches archéologiques gallo-romaines et mérovingiennes dans la région. Le riche matériel déjà rassemblé ne cesse de s’augmenter grâce aux fouilles systématiques entreprises chaque année par madame Faider, surtout à Fontane-Valmont.
Mais il ne suffit pas de collectionner des objets, qu’ils soient précieux comme la statuaire grecque, par exemple, ou modestes comme la poterie mérovingienne.
Encore faut-il trouver la présentation qui satisfasse les érudits et les profanes. Cette tâche est poursuivie avec une telle exaltation que chaque année nous réserve la surprise d’un renouvellement complet de la mise en valeur adaptée à chaque section pour en souligner la beauté et l’importance scientifique, pour préciser l’interférence des civilisations.
Ce travail tenace, évoqué ici d’une manière volontairement incomplète, ces richesses placées dans cet écrin si précieux que constitue le merveilleux parc de pur type anglais, tout cela faillit disparaître dans l’incendie de 1960. Heureusement les pertes furent minimes. Malgré la destruction du bâtiment central, quelques mois suffirent pour trouver aux objets une présentation provisoire, mais au prix de quels efforts !
Dans quelques mois, avant la fin de l’année, sans doute, commenceront les travaux de reconstruction, ou mieux de construction car il s’agit d’édifier un musée qui se classera parmi les plus beaux d’Europe. mais pendant les travaux, les salles actuelles seront inaccessibles au public.
Alors, amis lecteurs, profitez de ces quelque mois d’été pour voir ce qu’il en est à présent, vous apprécierez mieux ce qui se fera dans les prochaines années.
L'arrivée des Warocqué à Morlanwelz
Ce n’est pas sans un serrement de cœur que les Morlanwelziens ont vu, il y a quelques semaines (fin mars), tomber dans un nuage de poussière mais sans bruit le châssis à molettes du puits Saint-Arthur à Mariemont.
Au moment où, par suite d’une évolution économique inéluctable, on assiste au démantèlement et à la disparition progressive de ces fosses qui, pendant cent cinquante ans, ont fait la prospérité de la puissante société anonyme des charbonnages de Mariemont-Bascoup et conséquemment de Morlanwelz, il est intéressant, me semble-t-il, d’évoquer l’arrivée des Warocqué à Mariemont (1).
Bien plus grand que le parc actuel qui comprend quarante-cinq hectares, celui du XVIIIème siècle avait absorbé une grande partie de la forêt; il s’étendait, sur une superficie d’environ deux cent cinquante hectares, de la "fontaine de Spa" au "Colombie" en suivant grosso modo les limites de La Hestre, arrivait au carrefour de l’Olive, à la "Réunion" et à l’actuelle rue de la Portelette, englobait toute la Faisanderie jusqu’à l’emplacement du vieil hôpital Louise.
Riche en charbon affleurant, il avait été exploité dès le XIVème siècle et, entre 1759 et 1773, le prince Charles de lorraine, gouverneur de nos provinces au nom de sa belle-sœur, l’impératrice d’Autriche Marie-Thérèse, avait tenté t’en tirer profit.
L’expérience, dont nous parlerons prochainement, s’était soldée par un cuisant échec financier. Dès lors, le domaine était retourné à sa destination première, voulue par Marie de Hongrie au XVIème siècle, par les archiducs Albert et Isabelle au XVIIème siècle, par les archiducs Albert et Isabelle au XVIIème, par l’empereur Charles VI et par la gouvernante Marie-Elisabeth au XVIIIème : une résidence d’été et un vaste terrain de chasse.
La fin du XVIIIème siècle, troublée par la révolution dite brabançonne puis par la conquête française, vit plusieurs candidats demander l’autorisation de reprendre l’activité charbonnière et même exploiter sans y être habilités.
1794, année de la seconde conquête française, fut tragique pour Mariemont : l’abbaye de l’Olive et le château reconstruit en 1756 furent incendiés par les troupes républicaines. Abandonné et déclaré bien national, le domaine fut saccagé par les pillards, avides de récupérer pierres et plomb ou de se constituer une réserve de charbon et de bois. A en croire un rapport de 1795, plus de cent personnes pillaient chaque jour le parc, ce qui incita les autorités républicaines à intervenir efficacement et à accorder une concession régulière.
S’engagea alors une lutte acharnée entre les amateurs tant belges que français. D’un côté, deux capitaines, Duplan et Desfourneaux, originaires de Bourges; de l’autre, Charles Sébille, de Binche, Wolf de Mons, Couteau de Bois d’Haine, et Fauconnier d’Houdeng- Goegnies.
Duplan et Desfourneaux, renseignés par des compagnons de bataillon, les fils Sébille, et cantonnés un moment à Mariemont, purent juger ou connaître par la rumeur publique l’intérêt de ce parc riche "de deux ou trois veines de charbon d’une qualité supérieure à celles de tous les autres charbons de ce pays…et épaisses de cinq à six pieds" au lieu de deux pieds à deux pieds et demi habituels.
Prétendant qu’ils étaient les découvreurs de cette richesse, ces français revendiquèrent et obtinrent du Comité du Salut Public la concession pour une durée de cinquante ans.
Inexpérimentés, ils durent s’associer le père Sebille auquel ils cédèrent un tiers de la concession, puis des bailleurs de fonds tels que Fléchère, cultivateur à Saint-Vaast, Daubresse, directeur de charbonnage à Wasmes, Ardache, notaire à Frameries, etc.
Incapables de répondre aux conditions d’octroi de la concession qui accordaient six mois seulement pour lancer l’entreprise, extraire à une profondeur de cent toises ( environ 175 mètres ) et installer une machine à vapeur, cette association se vit dénoncée par un groupe de Montois ayant à leur tête le juriste Charles Duvivier, membre puis président de l’administration départementale. Après un premier essai infructueux en 1795, ces concurrents obtinrent gain de cause : en 1797, le Directoire retira l’acte de concession pour le céder un moment à Sebille puis à un marchand de charbon montois, J.B.Hardempont (1791 et 1801). Celui-ci avec Charles Duvivier, Isidore Warocqué, beau –frère de ce dernier, Nicolas Warocqué, frère de Isidore, et un banquier parisien, Tiberghien, constitua rapidement une société de 32 actions pour répondre aux conditions d’une exploitation moderne.
La famille Sebille revint naturellement à la charge, invoquant la conduite héroïque de deux fils lors de l’expédition d’Egypte. En vain, car à cet argument patriotique, Isidore Warocqué opposa les relations et l’argument financier : un prêt sans intérêt à l’administration départementale, la remise en activité des grands-routes Mons-Maubeuge, Valenciennes-Gand, Mons-Bruxelles, tournai-Valenciennes, la perception du droit de barrière (lever les impôts sur le charroi) à Jumet, Charleroi, Gosselies, Frasnes-lez- Gosselies, Ath, Lessines, Petit-Enghien, Pecq, Péruwelz, etc. Grand acquéreur de biens nationaux, parfaitement introduit dans tous les rouages de la vie publique, Isidore Warocqué avait "la consistance d’un grand capitaliste, d’un riche banquier, tandis que sa femme ou par une louable modestie ou par une très grande soif de gain, continuait à tenir une boutique d’étoffes de soie". Nicolas, de son côté, avait aussi rempli son devoir envers la République : il avait servi de Jemappes à Fleurus, avant de rentrer à Mons pour continuer ses affaires.
L’arrêté de concession à Hardempont précisait aussi qu’il fallait extraire le charbon à une profondeur minimum de deux cent mètres, établir sue les travaux une machine à vapeur et pour parvenir à une "exploitation solide, régulière et avantageuse", employer "tous les moyens que l’art prescrit et qui seront indiqués par le Conseil des Mines", mettre l’exploitation en pleine activité dans les six mois au plus tard sous peine de déchéance.
Les limites de la concession furent fixée sur place par le secrétaire-général de la préfecture, le citoyen Lavallée, accompagné du sous-préfet de l’arrondissement de Charleroi, le citoyen Troye, du concessionnaire, le citoyen J.B. Hardempont, et "d’un grand nombre de citoyens des communes voisines"
La concession s’arrêtait à l’est à la haute chaussée, c’est-à-dire à la chaussée Brunehault; au nord, à la "plaine" de Chapelle-lez-Herlaimont et au cent bonniers de l’abbaye de l’Olive; à l’ouest, à la plaine dite des quatorze bonniers et à La Hestre; au sud, à la plaine de Haine-Saint-Pierre et au village de Morlanwelz.
La Société se constitua devant le notaire Dethuin de Mons le 20 messidor an X (9 juillet 1802). Le capital initial fut représenté par trente-deux actions; Isidore Warocqué, Charles Duvivier, J.B.Hardempont et P.F. Tiberghien en reçurent chacun sept; Nicolas Warocqué, quatre. L’acte notarial détaillait toute l’organisation : aucun propriétaire n’est réputé membre de la société ni admis à délibérer, lors des quatre assemblées annuelles prévues à des jours fixes, s’il ne détient au moins quatre actions, "cependant les héritiers d’un actionnaire décédé ayant droit de délibérer pourront par un d’eux muni de pouvoirs de ses cohéritiers, représenter le défunt aussi longtemps qu’ils possèderont le nombre d’actions qui donnaient au défunt le droit de voter". En cas de vente de titres par un actionnaire, la société se réserve le droit de préemption. Lors des mises de fonds successives, si un actionnaire n’apporte pas sa cote part au bout d’un an, la société fera procéder à la vente de ses titres au plus offrant entre ses membres à l’exclusion de toute autre personne. En d’autre termes, les associés voulaient garder le contrôle financier de l’entreprise en n’importe quelle circonstance.
Le lendemain de l’acte constitutif de la société se tint la première assemblée générale, au cours de laquelle on prit diverses dispositions importantes. Sur le plan financier, on décida des mises de fonds; sur le plan administratif, on fixa les attributions de chacun : Isidore Warocqué devint le trésorier, sans rétribution; Craincaille, sous-directeur avec un traitement de six cents livres; Ch.Fontaine, receveur, et Jean Gerot, directeur des travaux, devaient toucher chacun douze cents livres; Nicolas Warocqué, logé gratuitement dans la maison dite de Gamond (1), fut investi de tous les pouvoirs "pour surveiller, activer et diriger les travaux, faire rendre compte aux employés, arrêter les dits comptes et conserver les propriétés". Son traitement ? 3.300 livres par an, soit environ douze fois le salaire moyen d’un mineur.
Dès le 22 décembre 1802, l’assemblée générale décida de revendiquer la concession de Chaud Buisson ( environ 400ha ) limitée au nord et à l’est par le parc, au sud-est par un tronçon de la Chaussée Brunehault, à l’ouest par la plaine de Péronne. C’est ce qu’on appelait au XVIIIème siècle "la plaine de Morlanwelz", mais qui n’avait été que modestement exploitée jusqu’alors. Cette faveur fut accordée par Napoléon le 9 janvier 1805.
Puis leurs regards se portèrent sur les gisements de l’Olive. Le Montois Ghislain Drion en avait reçu la concession pur quinze ans en 1755. Incapable de financer seul les recherches, il avait dû faire appel à des associés pour trouver les capitaux indispensables. Il avait obtenu le renouvellement de sa concession en 1769, moyennant certaines conditions qui seront détaillées dans un prochain article. Mais en 1773, on s ‘était aperçu que les sources de la fontaine minérale, celles qui alimentaient l’abbaye et le village se tarissaient et que même le château risquait de manquer d’eau.
On en avait attribué la responsabilité partielle à cette exploitation de l’Olive et du coup Charles de Lorraine en avait interdit les travaux et ordonné de combler les fosses.
Lors de l’arrivée des troupes françaises, Drion et ses associés ou leurs héritiers avaient repris l’exploitation. mais leurs ressources insuffisantes les mirent dans uns situation critique. L’ingénieur en chef du département, Miché, rédigea un rapport défavorable. A ce point, qu’en 1806, en dépit d’une violente opposition des intéressés, Napoléon accorda leur concession à la société de Mariemont, moyennant indemnité de 35.000 livres aux anciens concessionnaires.
Au total, la Société de Mariemont détenait un vaste champ d’exploitation, d’une superficie de 1.150 hectares.
Elle deviendra la plus importante de la région sous l’énergique impulsion de Nicolas Warocqué. Celui-ci y trouva son compte par une augmentation de ses appointements et par une participation aux bénéfices.
En 1829, lorsque le gouvernement hollandais vendit la forêt à la société charbonnière, Nicolas Warocqué s’en réserva un quinzième ( environ 28ha ). Il y fit aménager un vaste jardin à l’anglaise au centre duquel il construisit en 1830 le château qui correspondait à la partie incendiée à la Noël 1960.
Gros acquéreur de terrains, il devint maire de Morlanwelz en 1805.
A sa mort, en 1838, il laissait une fortune appréciable (2) que ses descendants gérèrent avec un tel profit que le dernier d’ entre-eux, Raoul, mort en 1917, put "passer au début du siècle pour l’homme le plus riche du pays" (3).
Il s’agit de la maison du docteur Delval, directeur de la station thermale, qui avait été achetée au XVIIIème siècle pour y loger le surintendant
(1) sources : R.Darquenne, Le domaine de Mariemont à l’heure Républicaine – la formation de la société minière, dans Annales du Cercle Archéologique du Centre, tomeI, fascicule I, 1962, pp.36-65 – F.Hayt, les Charbonnages de Mariemont-Bascoup ( des origines à 1830), dans Documents et Rapports de la Société…d’Archéologie de Charleroi,t.48, 1950, pp.147-250-Archives diverses.
(2) Dans la première matrice cadastrale (+ /- 1835), Nicolas Warocqué figure comme propriétaire de 212 parcelles représentant un total de 108 ha, à peu près 14% de la superficie de la commune.
(3) P.Faider, article sur Raoul Warocqué, dans la Biographie Nationale
L'exposition Raoul Warocqué au Musée de Mariemont
Le 28 mai 1917 mourait discrètement à Bruxelles, en son hôtel de l'avenue des Arts, Raoul Warocqué.
La guerre explique que les rares journaux qui paraissaient à l'époque ne lui aient consacré qu'une courte notice biographique, alors que son oeuvre, si dense, aurait permis une édition spéciale.
Dernier de son nom, il légua à l'état belge son château de Mariemont, "y compris le mobilier, les livres, les collections, les autographes, les tableaux et l'argenterie, exception faite des vins, liqueurs, provisions de ménage, sommes de monnaie ayant cours légal, billets de banque, fonds publics, actions, obligations, créances et droits incorporés", le parc de 40ha, avec les objets d'art et le potager, la drève et les terrains qui longent de chaque côté sur une profondeur d'environ 35m. Aussi était-il logique pour le musée de Mariemont de commémorer le cinquantenaire de sa mort par une exposition qui se tiendra dans le bâtiment provisoire, du 12 mars au 26 avril, c'est-à-dire au moment même où commence la reconstruction d'un nouveau musée, conçu suivant les derniers impératifs de la muséographie moderne et destiné à remplacer ce que le feu a anéanti à la Noël 1960.
On a réuni dans cette exposition les documents et objets qui illustrent, sans tomber dans le panégyrique, les activités multiples de Raoul Warocqué, le sens de son action et le rôle de ses ancêtre. Un catalogue illustré souligne tant dans sa notice historique que dans la nomenclature et l'explication des documents ce que l'on doit à sa famille et les divers aspects de l'homme : son caractère, son sens des affaires, sa vie politique comme député et comme bourgmestre, sa passion de collectionneur, sa générosité surtout pour les oeuvres d'enseignement.
On se rappelle les circonstances dans lesquelles Nicolas Warocqué, l'arrière grand-père, vint s'installer à Mariemont (1). Montois d'origine, il devint officier dans les Hussards de Jemappes puis au 5è régiment des dragons, mais il abandonne la carrière militaire à la suite d'une soirée parisienne un peu trop joyeuse qui s'était terminée au cachot. Réintégrant la vie civile, il se lança dans les affaires. En 1802, il participa avec son frère Isidore, Ch. Duvivier, Hardenpont et Thiberghien, à la formation d'une société chargée d'exploiter la concession du Parc de Mariemont, qui s'agrandit de celles de Chaud-Buisson et de l'Olive, soit un champ d'exploitation de 1.150ha s'étendant surtout sous le territoire de Morlanwelz.
Dans cette société, chacun des signataires souscrivit 7 parts, excepté Nicolas qui n'en accepta que 4 mais devint administrateur responsable de l'entreprise.
Pour couvrir les investissements, chaque associé avança, entre 1802 et 1805, 11.464 livres par action, et la société emprunta 256.000 livres entre 1805 et 1809. Mais en 7ans l'emprunt et les intérêts furent remboursés. Dès 1816, on distribua un dividende, qui ne cessa d'augmenter, sauf durant les 2 années de crise qui suivirent la proclamation de l'indépendance de notre pays. Reconnaissants, les actionnaires portèrent les appointements de N. Warocqué de 3.300 à 4.416 livres, lui offrirent quelques cadeaux : un piano, un buste en marbre signé par l'artiste en vogue, G. Geefs, etc..., et désignèrent son fils, Abel, comme administrateur.
Tout réussissait donc à N. Warocqué, qui était devenu aussi administrateur du charbonnage de Sars-Longchamps, avait épousé, en 1803, Cécile Desvignes, de Valenciennes, et avait été nommé maire de Morlanwelz en 1805. En 1829, il acheta, au nom de la société des charbonnages, la forêt de Mariemont, mais se réserva personnellement 1/15è de la superficie, où il se tailla un vaste jardin à l'anglaise dessiné par l'architecte Petersen. Dès 18331, il y fit édifier un château, qui correspondait exactement à la partie incendiée en 1960.
Alors commencèrent pour Nicolas Warocqué de graves ennuis. Orangiste convaincu, anobli par Guillaume 1er en 1829, il fit passer ses intérêts avant ses sentiments. Convaincus que la séparation de la Belgique et de la Hollande provoquerait une grave crise économique, il déploya tous ses efforts pour empêcher le déport des patriotes qui voulait "voler à la défense de Bruxelles". Cette attitude lui coûta son écharpe mayorale et entraîna divers procès engagés par les nouvelles autorités communales, notamment à propos du moulin de Morlanwelz acheté un an plus tôt. En même temps, il se trouva mêlé à la faillite de son frère et y perdit plus 1/2 million. Ses associés même lui reprochèrent hypocritement le fait d'avoir racheté, pour la somme considérable de 204.000 livres, 2 titres à Isidore, et ce sur le compte de la société.
(1) Voir ci-dessus, n°25
De Nicolas à Abel Warocqué
Heureusement Nicolas Warocqué n'était pas homme à se laisser abattre. Détenteur, à cette époque, d'un tiers des titres, il put, grâce à la reprise des affaires et au soutien du maréchal Maison, devenu propriétaire de 4 parts, justifier son attitude et regagner la confiance de chacun.
Le dépouillement de sa correspondance le fait apparaître comme un homme dynamique et audacieux. Intéressé dans plusieurs affaires importantes, il essaya sans cesse d'en lancer de nouvelles et parvint ainsi à se constituer une fortune appréciable : quelques 25 maisons, un château qu'il s'était fait construire dans une partie de la forêt de Mariemont et près de 500ha de terres, qui furent partagés entre son fils Abel et sa fille Mélanie, devenue l'épouse de Edouard Hamoir, de Valenciennes.
Abel Warocqué, né à Mariemont le 7 novembre 1805, apparaît comme le technicien, le spéculateur et l'amateur d'art.
Technicien, il inventa la warocquère, un appareil ingénieux qui permettait de descendre les mineurs au fond des puits sans se servir des cufats, trop sujets aux accidents, ou des échelles, qui fatiguaient l'ouvrier et lui faisaient perdre du temps. Il refusa d'exploiter financièrement un brevet plus humanitaire que lucratif : "il n'est jamais entré dans mes intentions de tirer parti de ma découverte, écrivait-il le 20 mars 1845, mon seulbut a été de rendre service aux ouvriers mineurs et à l'industrie qui les emploie".
Spéculateur, il porta un intérêt presque passionné à la vente et surtout à l'achat de biens fonciers. En 1838, il acquit coup sur coup la terre de Liessies, 35ha de terains à Piéton et à Trazegnies, 210ha de bois à Mignault et à Familleureux; en 1841, il acheta au ministre français CH. Tanneguy, comte Duchatel, et à madame, née E. Paulée, fille de J-B. Paulée, gros acquéreur de biens nationaux dans le Centre à la fin du XVIIIè siècle, les fermes du Sartiau, de la Grande-Louvière, de la Basse-Louvière et de Tout-y-Faut. Ces propriétés, il les paya en partie avec l'argent de sa femme, Henriette Marischal, en partie grâce à des emprunts pour lesquels il acceptait un taux d'intérêt de 4 à 5%, alors que ses nouveaux immeubles ne lui rapportaient que du 3%. Alors, pourquoi ces opérations ?
Une seule explication paraît plausible en cette période de stabilité monétaire : il s'était rendu compte comme son père, que la région du Centre, en s'industrialisant, se peuplerait et, qu'en conséquence, les terrains augmenteraient de valeur. Il spéculait donc à long terme. Propriétaire de nombreux terrains à Saint-Vaast, il en offrit un d'1ha à l'administration communale pour établir un plan d'urbanisation aux environs du "Drapeau Blanc" et pour construire l'église de Baume en face de "chez Mathée", il s'occupa personnellement et pour laquelle il s'efforça de rassembler les 30.000frs qu'elle devait coûter (1). Cette décision, prise en partie pour valoriser ses terrains, lui demanda 4ans d'efforts pour vaincre les obstacles dressés par l'Administration Communale elle-même, par Victor Boch, qui venait de créer la faïencerie de Keramis, et par le charbonnage de Sars-Longchamp.
Amateur d'art, il commanda des sculptures à Geefs, Simonis et Fraiklin, des aquarelles à Horace Vernet, des tableaux à Leys, Madou, Navez,etc... C'était un hôte charmand; il se plût à recevoir 2 fois le roi Léopold Ier, à accueillir le duc et la duchesse de Brabant, à inviter le comte de Flandre aux grandes chasses.
Bourgmestre de Morlanwelz depuis 1836 et grand bienfaiteur de la commune, il refusa tout autre mandat politique. Il mourut en 1864.
Léon Warocqué
Fils aîné d'Abel, Léon Warocqué est né à Mariemont en février 1831. Sa santé délicate nécessita, dès son jeune âge, de fréquentes interventions médicales. L'enfant calme et faible se voyait offrir bonbons et livres de contes, alors que son frère Arthur, plein de vie, recevait sabre et tambour. On leur donna à tous 2 différents précepteurs : Guillery pour les mathématiques et Paul Lauters, un aquarelliste de valeur pour le dessin. Ils apprirent l'allemand, l'escrime, la danse. Gâtés, ils furent comblés de jouets : âgé de 10 ans, Léon reçu une montre en or d'une valeur de 180 francs-or ou 9.000 frs d'aujourd'hui.
Ces enfants se passionnèrent pour l'histoire naturelle. Ils se constituèrent une collection d'oiseaux empaillés, s'occupèrent de leur basse-cour et d'un coin de jardin. On leur offrit offrit une édition de Buffon en 4 volumes. Ils s'achetèrent les 50 livraisons de Cuvier sur les insectes et les 23 livraisons sur les crustacés.
Léon fit sa première communion à Morlanwelz, le 25 mai 1842, ce qui fournit aux parents l'occasion d'acquérir un nouveau break (55.000 frs d'aujourd'hui), d'offrir 750 frs aux enfants de choeur, 10.000 frs au curé et au vicaire, et un tapis de 20.000 frs pour l'église. Doux et intelligent, Léon se passionna pour la chimie et obtint de beaux résultats scolaires.
Comme les voyages forment la jeunesse, les parents offrirent aux 2 jeunes gens de fréquents séjours à Bruxelles, à Mons ou à Valenciennes, et des voyages à la mer, dans les Ardennes, en Autriche, en Italie, en Angleterre, au Danemark, en Norvège et en Laponie; Léon alla même en Afrique en 1859. Tous 2, grâce à des remplaçants payés plus de 50.000 frs, furent dispensés du service militaire.
A 30 ans, Léon Warocqué épousa, à Lille, une exquise jeune fille, Louise Vallon, fille de Paul Vallon, préfet du département du Nord, et de Louise Grundler. Ce fut un mariage grandiose, pour lequel on lança plus de 3.600 faire-part. Mais l'idylle tourna à la tragédie : la jeune femme prit froid au cours du voyage de noces et mourut à Mariemont le 21 septembre 1861, âgée de 18 ans et 5 mois. Léon, avec beaucoup de dignité, restitua la dot aux parents de la jeune femme et, pour perpétuer son souvenir, fit construire à Morlanwelz l'hospice Louise. Le jour des funérailles, il distribua aux pauvres de la commune, du pain et de la viande pour une valeur de 50.000 frs, comme on en avait distribué pour 60.000 lors de son mariage.
En 1862, il effectua un voyage en Ecosse avec ses parents. Deux ans plus tard, il épousa Elise Libert, fille d'un industriel de Nimy-Maisières, Pierre Libert, et de Octave Fischer. Mais là encore, nouvelle tragédie : une fille, née de cette union, en 1865, ne vécut que quelques jours.
Les honneurs et la richesse ne purent compenser qu'en partie les drames familiaux. Conseiller provincial, Léon Warocqué devint aussi bourgmestre de Morlanwelz à la mort de son père, en 1864. Administrateur des charbonnages de Bascoup et de Mariemont, il n'eut guère l'occasion de donner toute sa mesure. Il eut cependant le temps de faire construire la cité de la Rue Notre Dame, de lancer, avec Lucien Guinotte, l'idée de sociétés coopératives de consommation, de sociétés de secours mutuels et d'épargne, de créer, en 1866, un cours de dessin qui se donnait le dimanche matin dans les combles de l'ancienne école primaire de garçons, premier pas vers la fondation d'une école industrielle. On lui doit aussi l'organisation de conférences publiques d'arboriculture fruitière. Les cours pratiques se donnaient dans le jardin de l'école communale des filles à Morlanwelz, où existaient des poiriers en pyramide, des pêchers, des abricotiers, des cerisiers en espaliers, quelques vignes et des "arbres en haut vent". Comme les sentiers y étaient trop étroits pour permettre à un grand nombre de personnes de suivre facilement la démonstration, Léon Warocqué proposa de créer un jardin modèle et d'offrir des arbres fruitiers aux éditeurs les plus assidus. L'initiative rencontra le succès espéré. 80 personnes prirent leur inscription et suivirent les cours avec grande attention. Un rapport adressé au ministre de l'Intérieur précise que "pas une interruption malséante ne s'est produite, mais seulement des demandes d'explication faites en termes convenables".
Lorsque Léon Warocqué mourut, en 1868, des suites d'un accident, on expédia 4.000 faire-part et on distribua pour 100.000 frs de pains aux pauvres.
Arthur Warocqué
Arthur Warocqué est né à Mariemont le 11 janvier 1835. A la mort de son frère, en 1868, il fut appelé à la direction des charbonnages de Mariemont et de Bascoup. Il y continua l'oeuvre de son père. Il s'intéressa aux questions d'hygiène et de pensions ouvrières, créa des sociétés coopératives de consommation et des sociétés fraternelles de secours, des institutions de bienfaisance et d'assistance sociale, institua des prêts d'argent aux ouvriers pour leur permettre de construire une maison et d'en devenir propriétaires. Il renouvela les installations mécaniques et industrielles du charbonnage. Membre honoraire de l'association des ingénieurs sortis de l'université de Liège, il invita ces derniers, en 1874, à visiter Mariemont, payant frais de séjour et déplacement en train, soit une dépense d'environ 700.000 frs d'aujourd'hui. Il versa 200.000 frs de subside annuel à la fanfare des charbonnages, 50.000 frs à celle des mariniers de Thuin, 15.000 frs à celle d'Estinnes- au-Mont, 25.000 frs à la société colombophile de Binche, 25.000 frs aux chasseurs de cette ville, 25.000 frs pour les fêtes de Leval-Trahegnies, 50.000 frs pour la société du jeu de balle de Morlanwelz, 25.000 frs pour celle du tir à l'arc. En 1876, il donna 500.000 frs à la société belge de géographie.
La commune de Morlanwelz, dont il devint bourgmestre en 1688, lui doit beaucoup : rues pavées, rectifiées et élargies, avenues nouvelles ouvertes pour amener le développement de l'habitat, distribution d'eau et de gaz, aménagement d'un nouveau cimetière, création d'écoles. Sa participation financière à toutes ces réalisations est significative : 1.350.000 frs en 1873, 750.000 frs en 1875. En outre, il offre des indemnités aux habitants qui acceptent d'embellir leur maison par l'emploi de pierres de taille.
Comme son père, il emprunte, en vue de l'acquisition de vastes propriétés, 30 millions à sa mère, 20 millions à son ami Brunard, 33 millions au notaire Vanden Eynde : Ces sommes lui permirent de financer l'achat d'un imposant chalet de type norvégien placé dans le parc, d'un hôtel à la rue Marnix et d'un autre à la rue du Trône, de 77 ha de terres à Thirimont, de terrains à Fourbechies et du château de Gouy. Paradoxalement, il prête lui-même 10 millions au charbonnage de Bascoup et 15 millions au baron Wethnall, administrateur des charbonnages de Mariemont.
En 1859, il épousa une riche héritière, d'origine française, Marie Orville, qui lui apporta quelques dizaines de millions en dot et en héritage.
Arthur Warocqué joignait à ses activités industrielles et sociales un souci de mondanité et une activité qui dépassait le cadre local : député libéral de l'arrondissement de Thuin, censeur à la banque Nationale, il devint président du Jockey club, de l'exposition d'hygiène et de sauvetage, de la commission belge à l'exposition de Paris.
il mourut à Bruxelles le 8 avril 1880, âgé de 45 ans, laissant un fils de 20 ans, Georges, et un autre de 10 ans, Raoul. Ses funérailles furent grandioses. Son corps fut ramené à Mariemont par un train spécial qui s'arrêta au milieu de la cour du charbonnage. La superbe allée des Hêtres --- aujourd'hui massacrée hélas ! --- et toutes les rues empruntées par le convoi funèbre étaient décorées de drapeaux noirs, de tentures de deuil et d'écussons aux initiales du défunt; tous les réverbères allumés étaient voilés de crêpes; les 6.000 ouvriers de Bascoup et de Mariemont étaient agenouillés le long du trajet.
Avant sa mort, Arthur Warocqué avait formé le projet d'organiser une grande fête de gymnastique à laquelle devaient participer 16 enfants venant des écoles de toutes les localités du Centre. Ce grandiose rassemblement eut lieu le dimanche 21 juin et se transforma en émouvante manifestation de reconnaissance. Tous les enfants portaient un uniforme offert par la famille Warocqué : pantalon noir, veste et bonnet bleus avec liserés blancs, écharpe et cravate tricolores, gants blancs et cannes tricolores cravatée d'un crêpe noir.
Abel Warocqué, Victor Boch et l'Eglise de Baume
Les usines Boch frères à La Louvière, pour fêter cette année leur 125ème anniversaire, ont, en collaboration avec le Cercle archéologique du Centre, organisé une exposition rétrospective de leur production et publié un beau catalogue, accompagné d'une étude historique. A cette occasion, il est intéressant de faire connaître une brève correspondance échangée entre Victor Boch et Abel Warocqué à propos de la création de l'église de Baume.
Il faut savoir qu'Abel Warocqué, bourgmestre de Morlanwelz et administrateur des Charbonnages de Mariemont et de Bascoup, était propriétaire à Saint-Vaast, de nombreux terrains qu'il tenait de son père, Nicolas Warocqué, et que les Boch avaient fondé une faïencerie dans cette dernière localité.
C'est en 1841 que Jean-François et Eugène Boch, accompagnés de J-B Nothomb, gendre du premier et beau-frère du second, avaient parcouru la région de Charleroi et du Centre à la recherche d'un endroit favorable à l'implantation d'une faïencerie, leur choix se porta finalement sur Saint-Vaast, où ils avaient trouvé une poterie et des terrains contigus à vendre, le long de la chaussée de Soignies à Mariemont, un approvisionnement facile en charbon et une communication possible avec les embranchements du canal Charleroi-Bruxelles et avec la ligne de chemin de fer Manage-Mons, alors à l'état de projet. Les Boch et J-B Nothomb construisirent la faïencerie Keramis, formèrent une société en nom collectif, en 1844, et confièrent la direction de l'usine à Victor Boch, le frère cadet d'Eugène.
A cette époque, le curé de Saint-Vaast estima que son église, à peine suffisante pour un tiers de la population totale de la commune, se trouvait trop éloignée --- 3/4 de lieue --- pour les habitants des hameaux de Bouvy, du milieu des Camps, du Hocquet, de Baume, du Rivage, de la faïencerie et des verreries. En conséquence, il conçut le projet de construire une église "en face de chez Mathée". Ayant pris contact avec Abel Warocqué, une des plus grosses fortunes du Centre, il en reçut promesse d'une cession de terrain "dans le voisinage de l'ancien établissement de Sars-Longchamps" et discuta avec lui de l'emplacement. Celui-ci, "quoique n'étant pas tout à fait au centre, paraît cependant assez convenable et favorable au bien général. Un peu au-delà vers la maison de Mathée ne serait pas plus mal; mais placer l'église près de cette maison... paraît contraire au but principal, en ce que ce serait l'éloigner tout à fait de la population la plus considérable, celle de Baume, population déjà existante, pour la rapprocher d'une population beaucoup moins nombreuse actuellement, et peut-être incertaine quant à ce qu'elle peut être à l'avenir.
Car, par exemple, il y a des années que la verrerie de Saint-Vaast existe et la population cependant ne s'y est pas accrue. De plus les nombreux ouvriers de Baume, qui ont leur maison, n'iront pas les transporter ailleurs. Il ne pourra donc y avoir principalement que les ouvriers de la faïencerie qui s'établiront dans le voisinage de la maison de Mathée. En outre, il est mieux, pour une église, de ne pas être placée au centre du tumulte et du bruit.
"Quant aux moyens d'exécution : en acceptant la place que vous avez la bonté de nous offrir, je perds 2.000 frs sûrs d'une seule famille de Baume, et aussi 80 verges de terrain, ainsi que beaucoup d'autres souscriptions et une grande quantité de charbon promise par la société de Houssu. Ce sont là de grandes pertes, vu nos faibles ressources. D'un autre côté, les établissements de Sars-Longchamps, de La Louvière, de la faïencerie ne se prononcent pas, et je ne sais encore ce que je puis en espérer...
"Une observation aussi qui mérite l'attention, je crois, c'est que La Louvière exploite actuellement sous les terrains vis-à-vis de Mathée, de manière qu'il pourrait y avoir grand danger à faire présentement, en cet endroit, une construction telle qu'une église." (9 juillet 1844)
Après échange de vues et discussion technique sur le danger des dégâts miniers, Abel Warocqué estima que l'emplacement "en face de chez Mathée", en bordure de l'actuelle place J. Mansart, était le meilleur.
Six mois plus tard, le curé de Saint-Vaast insista auprès du donateur pour disposer des plans et permettre ainsi au bourgmestre d'introduire les demandes de subsides et d'autorisations. Mais, le 24 septembre 1845, il lui annonça que, à la question du gouvernement sur l'opportunité d'une église "pour les hameaux de votre commune", l'administration communale, cédant à d'étroites préoccupations d'intérêts privés, avait répondu négativement, cherchant à entraver une conception qui devait accroître l'importance déjà si grande d'un hameau séparé du gros du village.
Cet abbé opiniâtre ne s'avoua pas vaincu pour autant : il rechercha l'appui du commissaire d'arrondissement et du ministre Deschamps, originaire de la région, et invita Abel Warocqué à multiplier aussi ses efforts. A eux deux, ils prirent l'initiative d'une pétition qu'ils envoyèrent à la Députation permanente du Hainaut.
Malgré tout, le projet n'avançait guère, surtout à cause de l'opposition de la société charbonnière de Sars-Longchamps, qui voulait même empêcher les propriétaires du sol de bâtir sur des terrains qui recouvraient des concessions minières et prétendait que l'offre de terrain par Abel Warocqué était faite pour donner une plus-value considérable à ses propriétés.
Le châtelain de Mariemont, orfèvre en la matière, se défendit facilement. Arrêtés royaux à l'appui, il démontra que le propriétaire du sol gardait le droit incontestable de bâtir quand et comme il l'entendait, nonobstant l'existence sous sa propriété d'une concession exploitée ou non. Quant au choix de l'emplacement de l'église, il était dû aux habitants eux-mêmes qui l'avaient reconnu le plus convenable, et, disait-il, il ne fallait pas connaître les lieux ni les progrès que l'industrie avait déjà réalisés et était à la veille de réaliser encore dans cette partie de la commune, pour oser contester cette vérité. "J'ajouterai, reconnu l'honnête Abel Warocqué, que je n'ai point à écrire qu'en offrant de donner gratuitement le terrain nécessaire à la réalisation du plan projeté, j'ai eu en vue non seulement l'intérêt des habitants, mais encore celui de mes propriétés voisines. Mais depuis quand l'intérêt de la propriété foncière peut-il être signalé comme un intérêt illégitime et peu digne de faveur ? ... Si la création de l'église projetée doit accroître la valeur des propriétés, c'est là une nouvelle preuve de son utilité, c'est en même temps une nouvelle cause de faveurs auprès des autorités".
Le 10 avril 1846, Abel Warocqué, désireux de vaincre tous les obstacles, demanda aussi l'appui du commissaire d'arrondissement. Son projet, cette fois, ne se limitait plus à la construction d'une église mais devait contribuer au développement de La Louvière. Il écrit :
"La partie de la commune de Saint-Vaast, près du cerisier, a dès à présent une grande importance et cette importance ne peut manquer de s'accroître prochainement encore, par suite du voisinage de la station principale du chemin de fer qui est dès à présent en construction. Dans la vue de coopérer autant qu'il est en moi à l'essor de cette partie de la commune, et aussi dans la pensée d'accroître la valeur des propriétés que j'y possède, j'ai formé le plan de tout un hameau nouveau à établir dans cette localité. La copie de ce plan, que j'ai l'honneur de vous transmettre par la présente, vous mettra à même d'apprécier qu'il serait à la fois une exécution remarquable par elle-même et un heureux exemple pour nos contrées industrielles, dans lesquelles les constructions nouvelles dirigées sans ordre et sans esprit d'ensemble ne réalisent pas, pour les communes qui les voient naître, les améliorations et les embellissements qu'elles devraient en attendre. Aussi, Monsieur, suis-je convaincu que ce plan vous paraîtra digne de toute votre sollicitude. Au nombre des éléments de ce plan se trouve la création d'une église, d'une cure et d'une école. Mon intention bien formelle est d'offrir gratuitement les terrains nécessaires à ces établissements considérés comme partie intégrante de mon plan. Les démarches nécessaires pour être mis à même de bâtir l'église, dont la nécessité est démontrée et ne peut-être contestée que par ceux qui peuvent avoir intérêt à entraver l'essor de cette partie de la commune, ont été faites près de l'autorité par les habitants et je ne puis douter qu'elles soient favorablement accueillies. L'intérêt intellectuel et religieux de ses habitants sollicitent donc une prochaine décision à cet égard et votre sollicitude éclairée ne peut manquer de la provoquer".
Énervé par les obstacles, les lenteurs administratives et le départ du curé de Saint-Vaast, qui avait été déplacé à Quévy-le-Grand mais continuait à l'appuyer et à récolter de l'argent, Abel Warocqué fit exécuter les plans par l'architecte Suys, qui avait déjà conçu le château de Mariemont en 1830, frappa à la porte de toutes les personnes susceptibles de financer son projet et, pour forcer la main, donna l'ordre de commencer les travaux. Le 16 août 1848, alors qu'il avait déjà dépensé environ 12.000 frs, il eut le plaisir d'apprendre que les autorités locales avaient introduit une demande de subsides, que la Députation permanente l'avait favorablement accueillie et avait transmis un rapport favorable au Ministère de la justice. Finalement, il obtint l'approbation royale, le 13 septembre 1848, et 2 subsides officiels de 5.000 frs.
Mais ces sommes étaient insuffisantes : elles représentaient à peine le tiers du devis établi par Abel Warocqué, lui-même, de la façon suivante : maçonnerie, 13.176 frs ; pierres bleues, 5.080 frs ; charpente, 2.520 frs ; fers, 1.020 frs ; toiture en ardoises, 3.250 frs ; plafonnage, 1.616 frs ; pavement en dalles de pierres bleues, 1.450 frs ; menuiserie, 1.000 frs ; conduits en zinc pour les eaux du toit, 450 frs ; vitrage, 250 frs ; imprévus, 388 frs ; soit un total de 30.181 frs, porté par erreur à 31.588frs.
Pour ne pas trop débourser, Abel Warocqué multiplia ses sollicitations auprès des particuliers, notamment auprès de Victor Boch, en lui signalant qu'il s'adressait non pas à lui personnellement, puisqu'il avait déjà reçu 500 frs le 31 août 1847, mais qu'il souhaitait une participation de la faïencerie. Le 18 mai 1848, il reçu cette réponse :
"J'ai bien reçu vos 2 honorées lettres du 7 et du 17 courant, qui m'engagent à prendre part à la souscription pour la nouvelle église de Saint-Vaast. Je regrette de ne pouvoir y prendre part. C'est avec peine que j'ai vu choisir l'emplacement de l'église aussi rapproché de la fabrique. Outre un voisinage peu agréable, je le regarde surtout défavorable pour les ouvriers faïenciers dont le bienfait d'avoir une église rapprochée est rendu doublement pernicieux par la grande agglomération de cabarets, suites du voisinage d'une église.
L'action fatale de ceux-ci sur les populations des manufactures m'avait porté, ainsi que mon frère, à choisir l'emplacement de la faïencerie le plus isolé possible et de désirer la construction de l'église dans un rayon moins rapproché. Après l'opposition de Saint-Vaast et de Bohm (pour Baume), vous vous êtes chargé plus spécialement de l'église et, le tracé de l'emplacement établi, je n'ai plus fait de remarques à ce sujet, regardant la chose comme vous étant plus personnelle.
Une seconde raison qui m'empêche de contribuer cette année-ci pour l'achèvement de l'église, c'est que j'ai déjà promis 500 frs pour la construction d'une maison d'école qui doit se faire pendant le courant de l'année; à cette souscription ont pris part pour les ouvriers faïenciers pour 400 frs environ, somme qui reste encore en grande partie à verser.
Je vais faire part à mon frère et beau-frère Nothomb de la souscription pour l'église, et je ne négligerai rien pour les y engager à y prendre part, ce que j'espère bien aura lieu".
L'initiative d'Abel Warocqué avait donc mécontenté Victor Boch, alors âgé de 32 ans, qui s'était félicité de la création de son usine dans un endroit peu peuplé. S'était-il imaginé ce fondateur de Keramis, dont l'origine allemande se sent dans le style, que sa réalisation ne contribuerait pas au développement de La Louvière ?
En tout cas, en 20 ans, l'agglomération se peupla à un point tel qu'en 1869, on la sépara de Saint-Vaast pour en faire une commune. Mais on a pu voir combien celle-ci était redevable à Abel Warocqué de son expansion et même de son urbanisation. Finalement, c'est un ha de terrain qui fut cédé à l'administration communale, non seulement pour l'église, la cure et le cimetière, mais aussi pour une école, "des places et des rues" nécessaires à la mise en valeur du quartier correspondant aujourd'hui à la place J. Mansart et au Drapeau blanc. C'est en témoignage de gratitude que certains proposèrent, mais en vain, d'appeler La Louvière "Abelville".
L'église de Baume, conçue et réalisée par le tenace bourgmestre de Morlanwelz qui, il faut bien le reconnaître, avait sous-estimé le danger des dégâts miniers, fut démolie en 1873 et remplacée par l'église Saint-Joseph, place Maugrétout, donc on avait posé la première pierre en 1867.
7e partie : Les établissements d'enseignement
Les Warocqué créent l'enseignement industriel et professionnel à Morlanwelz
Au XIXème siècle, deux tendances se manifestaient à propos de l’enseignement destiné aux ouvriers. La première considérait que ceux-ci devaient rester à leur travail et n’avaient nul besoin d’instruction; la seconde estimait, au contraire, qu’il était de l’intérêt du patron et du travailleur de rendre ce dernier capable de mieux comprendre son métier par une formation intellectuelle appropriée. Mais vers 1860, il existait peu d’écoles professionnelles. Les gens de la région du Centre qui désiraient en fréquenter devaient se rendre à Charleroi, le plus souvent à pied.
Dès 1866, Léon Warocqué (1831-1868) prit l’initiative de créer à Morlanwelz un cours de dessin qui se donnait le dimanche matin. Cinq ans plus tard, son frère Arthur, bourgmestre, fit admettre par le Conseil communal la création d’une école de dessin et d’industrie; il en obtint la reconnaissance officielle par arrêté royal du 17 octobre 1871. On y donnait le soir, sous les combles de l’ancienne école des garçons, les cours de mathématique, de physique, de dessin et d’exploitation des mines. Dès 1873, on en organisa aussi le dimanche matin à l’étage de la nouvelle école des garçons.
Ces initiatives rencontrèrent un tel succès que l’on créa les cours d’hygiène et d’économie industrielles, en 1878; de commerce, en 1882; de dessin industriel à main levée, en 1883; de construction civile, en 1887.
Déjà en 1880, Arthur Warocqué avait pensé à faire construire des locaux appropriés, séparés de l’école primaire, mais il mourut avant d’avoir réalisé son projet. Une plaque commémorative, datée de 1885, rappelle qu’une "donation importante faite en exécution des intentions exprimées par M.A.Warocqué, bourgmestre de Morlanwelz, par Madame Warocqué et ses fils, Georges et Raoul, a permis la construction de cet édifice communal", c’est–à-dire de la nouvelle école industrielle. Celle-ci fut inaugurée le 8 octobre 1888. Son directeur était A.Godeaux, originaire de Chapelle-lez-Herlaimont, qui avait commencé à travailler comme taraudeur aux usines Cambier, et qui, après avoir suivi, à Charleroi, les cours de l’Ecole des porions et contremaîtres, était entré aux charbonnages de Mariemont où il avait gravi les différents échelons et était devenu chef de service des études, avant d’être promu directeur d’école.
C’est lui qui créa les cours de technologie des ateliers, d’électricité industrielle, de graphostatique et de technologie du bois.
Doté d’un caractère peu commode, il dirigea son école comme une entreprise, choquant parfois ses professeurs ou ses administrés par son manque d’élégance et ses allures dictatoriales.
Un rapport de 1886 nous apprend que les cours de l’école industrielle se donnaient les mardi, mercredi et samedi de 19h15 à 21h15 et le dimanche de neuf heures à midi; qu’ils étaient fréquentés par près de cinq cent élèves.
Pour abriter les collections de modèles et d’instruments industriels, accessoires indispensables aux cours, R.Warocqué offrit à l’école le chalet des sociétés de Mariemont et de Bascoup qui avait figuré à l’Exposition de Paris en 1889, avec les appareils qu’il contenait, c’est-à-dire le matériel, à échelle réduite du siège n°5 de Bascoup.
En 1901, le directeur qui avait déjà lancé l’idée en 1887, organisa les cours professionnels. Ce n’était pas une nouveauté : les charbonnages de Bascoup et de Mariemont avaient organisé eux-mêmes l’apprentissage à mi-temps, c’est-à-dire que les apprentis passaient une demi-journée à l’atelier et la seconde moitié dans les bureaux; mais ce système n’avait pas donné les résultats espérés, c’est la raison pour laquelle A.Godeaux préconisa la création de l’école professionnelle.
Il commença par l’ajustage et la menuiserie, les deux spécialités qui offraient le plus de débouchés dans la région.
Voici une lettre de R.Warocqué, bourgmestre, datée du 22 novembre 1901 : "Frappés de l’insuffisance de l’apprentissage dans les ateliers et des mauvaises habitudes que les ouvriers prennent dans les usines, nous avons pensé que nous pourrions remédier à cet état de choses, dans une certaine mesure tout au moins en organisant des cours professionnels pour garçons. Nous avons mis cette idée à exécution et, depuis le 1er juin, nous avons des cours d’ajustage et de menuiserie qui se donnent à Morlanwelz…Rien ne dit que nous n’étendrons pas les cours à d’autres métiers si la nécessité s’en fait sentir …. Pour être admis au cours, il faut être âgé de 13 à 16ans, avoir terminé ses études primaires et verser un droit d’admission de vingt francs. Une réduction de cinquante pour cent est accordée aux apprentis dont les parents habitent la commune ou sont attachés aux charbonnages de Mariemont et de Bascoup".
Les apprentis étaient soumis à rude épreuve, "de façon à les habituer aux usages industriels". Le jour ils devaient suivre les cours professionnels de 8h à 12h et de 14h à 18h, sans vacances ni congés autres que ce qui était admis dans l’industrie; et le soir, les cours industriels !
En 1906, il fallut agrandir l’école. Face à un gouvernement catholique homogène, la gestion n’était pas toujours facile. Voici un exemple d’intervention de R.Warocqué auprès du ministre compétent, le 5 décembre 1907 :
"Par circulaire ministérielle du 30 octobre 1906, le ministre Francotte faisait connaître qu’à l’avenir son département interviendrait pour 50% dans les dépenses de mobilier, installations de chauffage et d’éclairage au même titre que les frais d’outillage des cours professionnels. Se basant sur cette circulaire, l’Ecole industrielle de Morlanwelz a introduit dans le budget de 1907 une somme de 12.000 frs, montant d’un devis estimatif pour achat et installation d’appareils de chauffage, mobilier, etc.
A sa grande surprise, le budget envoyé le 27 novembre 1906 vient de rentrer le 28 novembre 1907, donc un an après, accompagné d’une lettre de Monsieur le Gouverneur informant que le Gouvernement n’intervenait pas. Le prétexte, c’est que la somme prévue se rapporte en très grande partie à des travaux d’immobilisation tels que l’installation de chauffage à la vapeur ou d’éclairage dans lesquels le Gouvernement n’intervient pas. Rapprochant cette déclaration des termes de la circulaire du 30 octobre 1906, laquelle dit entre parenthèses : "rideaux, stores, chaises, appareils de chauffage et d’éclairage, etc…), nous nous demandons ce qu’il faut entendre par appareils et comment il faut interpréter cette circulaire. Comment faudrait-il comprendre le paragraphe : "j’aime à espérer que cette décision contribuera au développement de l’enseignement technique et stimulera tout le zèle de ceux qui consacrent leurs efforts à l’érection et à l’administration des écoles industrielles et professionnelles" Et Raoul Warocqué termine en demandant :
"ce que le ministre entend par appareil de chauffage et d’éclairage
si c’est en refusant de contribuer à l’installation de ces appareils qu’il entend encourager ceux qui se dévouent à l’enseignement technique"
Réponse du ministre : "par appareil d’éclairage et de chauffage il faut entendre les appareils mobiles rentrant dans la catégorie des objets mobiliers, mais non pas l’installation d’un chauffage central ni la canalisation au gaz, ni l’installation de l’éclairage électrique. Les travaux de ce genre constituent des immobilisations et il est de règle que l’ Etat n’intervienne pas dans les frais relatifs aux locaux des écoles techniques.
Au surplus , l’octroi de subsides extraordinaires est subordonné à l ‘approbation préalable par mon département d’un devis détaillé des dépenses proposées. L’Ecole industrielle et les cours professionnels de Morlanwelz ont fait effectuer des travaux sans attendre l’approbation du devis par le Gouvernement. Ils ont donc contrevenu à l'une des conditions auxquelles mon département subordonne l’octroi de subsides extraordinaires !"
Mais s’il n’eut pas ses subsides, parce qu’il avait voulu faire vite et bien, R.Warocqué eut la satisfaction, la même année, de faire créer par l’Etat ce qu’il n’avait pu obtenir de la province : un Musée professionnel, qui avait pour but de développer l’enseignement technique sous toutes ses formes : enseignement professionnel, industriel et commercial. Ainsi Morlanwelz disposait d’une école qui pouvait former les ouvriers spécialisés, les techniciens et les employés réclamés par les nombreuses industries de la localité et de la région.
La fondation de l'Athénée
Au début de ce siècle, quelques hommes "probes et libres" du Centre, fatigués de la politique scolaire du gouvernement catholique qui dirigeait la Belgique depuis 1884, pensèrent à ouvrir dans la région un établissement laïque d’enseignement moyen. Ils constataient, en effet, que beaucoup d’ entre-eux étaient obligés d’envoyer leurs enfants à l’Institut Saint-Joseph "parce qu’il n’y avait rien d’autre". Tous ces enfants, disaient-ils "doivent subir une lutte terrible contre leur raison et leur sensibilité, et si la raison l’emporte souvent, si le mythe religieux ne leur apparaît plus que comme une légende quelconque, il n’en est pas moins vrai qu’il y a toujours une lutte dont ils sortent affaiblis et déprimés".
Raoul Warocqué, qui avait déjà créé à Morlanwelz une Crèche (1901) et une Maternité (1907), proposa de construire un athénée, non pas en face de ce collège Saint-Joseph, comme le proposaient certains, plus exaltés, mais sur "le plateau de Montaigu"
Tout disposé à céder le terrain nécessaire et à financer largement l’entreprise, il souhaitait ne pas se limiter à un établissement privé, œuvre de libéraux bien nantis destinée à des enfants privilégiés, mais s’assurer la collaboration de tous ceux qui voulaient se libérer de "l’emprise cléricale"
En 1908, il fit dresser les plans de son école par l’architecte GH.Demoulin, de Morlanwelz et prit contact avec les socialistes pour créer un vaste mouvement d’opinion. L’accord entre les deux groupes se réalisa au cours d’une réunion à l’hôtel Bervoets à La Louvière, présidée par le Docteur Herman, de Haine-Saint-Pierre, et à laquelle participaient Pastur et Drugmand, députés permanents, Massart et Berloz, députés socialistes, Hiard, etc…
Les travaux de terrassement commencèrent le 28 octobre. Le délai de construction était d’un an. Il fut respecté, bien que la première brique n’ait été posée que le 23 février 1909.
Dans son numéro du 1er novembre 1908, le "Rappel" de Charleroi, écrivait : "Jeudi dernier (29 octobre) il y a eu un grand dîner à Mariemont. Le seigneur de l’endroit y avait invité tous les gros légumes qui composent les collèges échevinaux anticléricaux des environs…. Quand Warocqué veut entreprendre quelque chose, il commence par un dîner, in vino veritas". Et le même jour, "Les Nouvelles", de La Louvière, clamait : "Superbe réunion jeudi !… Paternoster, avocat, en termes élégants et avec une grande justesse, a fait ressortir l’utilité de l’œuvre de l’Athénée…Superbe journée pour l’anticléricalisme" toute une époque d’intolérance et de combat.
Warocqué avait invité à ce banquet les sénateurs Léon Hiart d’Haine-Saint-Pierre, et Gustave Boël, de La Louvière; les députés Léonard, de La Hestre, Pol Boël, de La Louvière, Eug.Berloz, de Morlanwelz; les députés permanents Drugmand, de Familleureux, Heupgen, de Mons, Vanderpepen, de Binche, Caty de Mons, Pastur de Charleroi; les bourgmestres Houtart d’Houdeng-Goegnies, Lintermens, de Seneffe, Robert de Chapelle, Trigallez de Leval, Piette de Fayt, Monnoyer de Bracquegnies, Fontignies d’Anderlues, Noyart d’Haulchin, Saintes d’Haine-Saint-Paul, Guinotte de Bellecourt, Matthey de Souvret, Marcq de Carnières, Delval de Trazegnies; l’avocat Paternosters, le docteur Herman S.Guyaux, fils, le docteur Rondeau, Devreux de La Hestre, l’architecte Demoulin et Aug.Godeaux, directeur de l’école industrielle de Morlanwelz inaugurée en 1888, autre réalisation de la famille Warocqué.
En avril 1909, l’architecte dressa un "devis sommaire" qui s’élevait à 110.000 francs or, soit environ 6.000.000 de nos francs. C’est peu bien qu’on n’ait conçu à ce moment que le bâtiment à front de la rue des Ateliers, il est permis de croire qu’il s’agit d’un devis fort optimiste, comme en dressent encore certains architectes pour inciter le client à construire.
Il est intéressant de comparer quelques prix. Ainsi le mètre cube de maçonnerie qui coûte plus ou moins 2.400 frs aujourd’hui, en coûtait 15 à l’époque (à multiplier par 60 pour convertir la monnaie); les pierres bleues 22.000 au lieu de 200, l’enduit sur mur 90 frs le mètre carré au lieu de 50 centimes; la toiture en ardoises de l’Escaillères à Chimay, ou Raoul Warocqué était important actionnaire, environ 700 au lieu de 5; la charpente en sapin rouge et les gitages sont restés au même prix : 5.400 contre 90 (toujours à multiplier par 60). Il est vrai qu’un maçon gagnait, avant 1914, 50 à 55 centimes par heure et qu’il gagne maintenant 50 à 55 francs.
Le 1er avril 1909, on installa dans ses fonctions le premier préfet des études, Henri Dupont, que le "Patriote" présente en ces termes : "pensionné de l’enseignement officiel, il est grand secrétaire du Grand Orient de Belgique et dirige une publication maçonnique inepte autant que sectaire" Le même journal catholique s’en prend alors aux subsides : "L’étoile des loges annonce que toutes les communes anticléricales ont apporté leur obole à l’œuvre nouvelle…et que le Conseil Communal de La Louvière…a voté un subside de 1.250 francs. Omne trinum perfectum ! La trinité scolaire anticléricale est donc désormais elle aussi parfaite. Les Harpagons des Loges nous ont laissé pour compte l’avorton académique qu’est leur université dite libre (ULB).
Les millionnaires de la sociale ont fait de même pour leur orphelinat rationaliste. Il manquait à la collection un établissement d’enseignement moyen pour que la trinité fut parfaite sous tous rapports. Le Crésus de Morlanwelz-Mariemont a tenu à combler cette lacune.
Une littérature qui nous fait doucement sourire.
Le 4 octobre 1909, c’est-à-dire dans les délais prévus, eut lieu l’inauguration du nouveau bâtiment qui, long de près de 150 mètres, avait pu être exécuté en moins d’un an ! A cette occasion, l’imprimeur et député socialiste Berloz, habitant 87/89, Grand-rue, exécuta une commande de 500 cartes lithographiées d’invitation, 275 cartes d’invitation ou banquet auxquelles étaient jointes 275 cartes réponses avec, au recto, la photographie de l’athénée, et 200 menus pour le banquet; le tout pour une somme de 145 frs, portée en compte de Warocqué. On remarquera les 275 invitations et les 200 menus. Ce simple détail représente bien le châtelain de Mariemont, à la fois généreux et regardant, exceptionnel philanthrope et homme d’affaires méticuleux, soucieux d’éviter le moindre gaspillage.
Le banquet, servi à l’hôtel Beau-Séjour, comprenait : potage oxtail, aspic de saumon avec sauce Vincent, filet de bœuf, civet de lièvre, céleris au jus, poularde de Bruxelles, salade de laitue, tarte paysanne, fruits, dessert; le tout accompagné de vins variés : Saint-Emilion, Volnay 1895, Clos des Fèves 1898, Champagne Lebeau et cie, White Star Moët et Chandon, fine Champagne 1865. De quoi satisfaire les gourmets et les gourmands.
Dans son toast, Raoul Warocqué rappela le souvenir de son père, Arthur, et le désir de celui-ci de voir la région dotée d’un athénée. "La mort l’a empêché de poursuivre son idée et peu après, le gouvernement que nous subissons depuis un quart de siècle nous enlevait tout espoir de réaliser ce projet". L’orateur précisa qu’au départ il n’avait pas été question d’un internat, mais qu’il avait changé d’avis pendant les travaux à la suite des demandes nombreuses. Cette réalisation, ajouta-t-il, est l’œuvre des libéraux et des socialistes, de vous tous qui voulez l’enseignement obligatoire et laïque. Nous sommes tous ici des anticléricaux, nous ne sommes pas antireligieux, ….nous entendons que l’instruction soit scientifique, c’est notre ferme désir afin de respecter les convictions de chacun…Il n’existe pas de fossé entre bourgeois et ouvriers".
C’est également pendant les discours que Warocqué précisa : "j’espère que d’ici peu de temps, si je trouve encore des collaborateurs zélés, nous inaugurerons à Morlanwelz ou du moins dans son voisinage, un établissement laïque pour jeunes filles. Nous ne perdons pas de temps, la vie est courte et j’ose espérer que notre nouvelle œuvre ne tardera pas à voir le jour". On sait que le lycée était prêt à ouvrir ses portes en 1914, mais que la guerre obligea à retarder l’ouverture d’un an.
Pour garder le souvenir de cette mémorable journée, le mécène, grand collectionneur de médailles, en fit distribuer une portant d’un côté le symbole de la lumière et de l’autre "Inauguration de l’Athénée du Centre, 4 octobre 1909, Morlanwelz-Mariemont, Raoul Warocqué fondateur"
Tous les journaux rendent compte de cette inauguration. Si la presse libérale et socialiste pavoise, les journaux catholiques se déchaînent. Le "Patriote" du 9 octobre, après avoir lancé un coup de griffe au Roi, qui n’a cependant rien à voir dans l’aventure, écrit assez curieusement : "si les athénées officiels ont ses sympathies, pourquoi le fondateur a-t-il éprouvé le besoin, à coup de millions (sic), d’en élever un sur un plan, avec un programme distinct ? Et si, pour être libre, une école doit être religieuse ou anti-religieuse, ce qui, dans le fait, revient au même, que signifie, pour les catholiques et les croyants en général la liberté d’enseignement ? Telles sont les arrières pensées de la séquelle maçonnique. C’est effroyablement niais, mais ça qui se dit libre et penseur".
Le "Petit Belge" se moque des discours du préfet Dupont et des députés Berloz et Warocqué le "pachalik" : "Comme ces discours de meeting blocard sont de nature à répandre autour des élèves de l’athénée la pure atmosphère scientifique toute pleine de générosité et de génie qu’entrevoit déjà Monsieur le Directeur et qui le fait d’avance bêler d’admiration. Heureux potache anticléricaux du Centre…. Nous suivrons avec intérêt l’expérience pédagogique dont ils vont être le principal facteur, comme dirait leur savant et littéraire directeur. Nous sommes curieux de voir la sorte de petits "génies", fleurs de générosité, de vertu, d’héroïsme, qui vont s’envoler de l’atmosphère créée à l’athénée du Centre par une éducation morale sans base religieuse et un enseignement anticlérical sans être antireligieux".
Le "XXème" siècle, après avoir comparé Warocqué au milliardaire américain Carnegie, en quoi il n’a peut-être pas tout à fait tort, se préoccupe de la question des subsides communaux et provinciaux.
Le "Journal de Charleroi" présente le problème de cette façon : "Une dizaine de communes du Centre, bien inspirées, avaient inscrite dans leurs budgets de 1909 un crédit destiné à favoriser la fréquentation de l’athénée qui vient d’être inauguré à Morlanwelz. Naturellement le clérical gouverneur du Hainaut, après avoir gardé les dossiers pendant plus de deux mois, a pris finalement son recours, lequel sera sûrement accueilli par le baron dirigeable Descamps. Lorsqu’il s’agit de l’enseignement soi-disant libre, la gent cléricale clame qu’il ne faut rien contrarier ni son organisation, ni son activité, mais il est entendu que ce principe ne vaut que pour les établissements congréganistes. Au contraire, quand il s’agit d’établissements laïques, on n’épargne aucune persécution"
Par contre, le "Pays Wallon" prétend que le recours du Gouverneur est fortement motivé.
Donc, si le "Journal de Charleroi" réclamait des subsides communaux pour l’athénée, le "Pays Wallon" les déclarait illégaux : "On sait que l’enseignement moyen est régi en Belgique par la loi du 1er juin 1850. En vertu de cette loi, une commune peut créer à ses frais un établissement d’enseignement moyen mais elle peut aussi subsidier un collège libre. Seulement dans ce cas, elle doit au préalable lui accorder son patronage pour une durée de 10 ans au plus.
Cette disposition est due à la situation qui existait antérieurement à 1850 pour beaucoup de collèges. Ceux-ci recevaient des communes où ils étaient situés, des subsides plus ou moins considérables, tout en restant maîtres de leur programme et du fonctionnement de l’école sans aucune intervention étrangère.
Inutile de dire que c’était presque uniquement dans les communes catholiques qu’existait cette situation.
A un moment donné (c’était après 1847, année où les élections leur avait donné une forte majorité), les libéraux s‘en offusquèrent et présentèrent aux chambres une loi d’après laquelle les communes ne pourraient plus dorénavant subsidier les collèges libres que moyennant une déclaration de patronage officiel, patronage qui impliquait l’approbation par l’état des programmes d’enseignement ainsi que l’inspection des cours.
C’est donc une loi faite par les libéraux contre les établissements d’enseignement moyen privés ou libres, en réalité contre les collèges catholiques. Les communes pouvaient encore les subsidier…, mais dorénavant elles ne pourraient plus le faire qu’en les patronnant avec l’approbation du Gouvernement : patronage qui place ces collèges dans une certaine mesure sous la tutelle de l’état.
Le nouvel athénée de Morlanwelz qui est l’œuvre d’un groupe d’individualités libérales et socialistes réunis sous la dénomination d’anticléricaux, tombe donc sous l’application de cette loi.
Or que voyons-nous ? C’est que nombre de communes et, en tout premier lieu celle de Morlanwelz, ont inscrit à leur budget de 1909 de plantureux (sic) crédits au profit dudit athénée sans que la condition imposée par la loi de 1850 ait été réalisée. Nous ne sachions pas en effet qu’une convention de patronage ait été conclue entre les communes en question et la direction dudit athénée, encore moins que pareille convention ait été approuvée par le gouvernement.
La situation de l’athénée vis-à-vis de ces communes est donc irrégulière. A qui appartient-il de faire cesser cette irrégularité ?
Evidemment la Députation permanente du Hainaut ne l’a pas fait, elle n’a pas hésité à approuver aux budgets des communes que nous visons les subsides qui y figurent en faveur de l’établissement anticlérical de Morlanwelz. Restait donc l’intervention du gouvernement. C’est pourquoi le Gouverneur du Hainaut a pris son recours contre la décision de la députation, nous espérons bien voir accueillir ce recours.
En fait, le ministre repoussa ce recours du Gouverneur : il admit les budgets communaux. Et Warocqué assista en spectateur amusé à une querelle entre les journaux catholiques eux-mêmes : le "XXème siècle" des 30 novembre et 4 décembre titre : "Une regrettable faiblesse", "Monsieur le Ministre des Sciences et des Arts et l’Athénée du Veau d’or", "L’alliance du Veau d’or, le Gouvernement et la loi"; "le Patriote" prétend avoir été induit en erreur par son confrère et rétablit les faits : "La Députation socialiste du Hainaut a cru jouer un bon tour au Gouverneur du Hainaut en lui cédant l’inscription dans le budget de quelques communes d’un poste contenant un subside à l’Athénée libre du Centre. De là vient que le Gouverneur a pris des décisions à certains égards contradictoires, les unes approuvant les budgets de certaines communes, les autres introduisant un recours contre le budget d'autres communes, bien que l'inscription du crédit en question fût faite dans les uns et dans les autres. Quant au ministre, saisi d’un recours incomplet et tardif, il a, malgré ces circonstances défavorables fait connaître aux intéressés que des mesures immédiates seraient prises s’il n’obtenait l’assurance formelle que dès 1910 toutes les communes en cause effaceraient de leur budget le poste établissant un subside à l’athénée libre du Centre. Cette assurance formelle lui a été donnée.
Il résulte de là :que non seulement le ministre n’a pas admis la légalité des subsides accordés mais qu’il a fait reconnaître la thèse contraire
qu’il y a engagement de biffer dès 1910 ces subsides dans les budgets des communes.
"Pourquoi l’organe officieux de Schollaert a-t-il pris plaisir d’annoncer des faits inexacts et à exciter contre lui ouvertement l’indignation des catholiques du Centre ?"
En réalité, le Ministre adressa une lettre courtoise à Warocqué, lui demandant "de faire en sorte que le fait qui s ‘est produit n’ait que des suites légalement justifiables". Il ajoutait : "Je ne dois pas vous dire que je respecte comme manifestation de la liberté d’enseignement l’établissement qui a vos prédilections. Vous serez d’ailleurs le premier à reconnaître que l’on ne pourrait un seul instant considérer le sort de cet établissement comme lié au sort des subventions dont vous connaissez la minime importance et dont on conçoit facilement la régularisation ou la compensation.
"Veuillez voir dans cette lettre …un témoignage de justes égards que j’estime devoir à un membre de la représentation nationale". Ce qui revenait à dire que si la procédure utilisée pour les subsides communaux n’était pas légale, il existait plusieurs façons de tourner la loi. Warocqué ne s’y trompa pas : il estima que le ministre était "le plus malin"; n’évitait-il pas ainsi qu’une "enquête faite dans tout le pays ne fasse découvrir que de nombreuses communes catholiques accordaient des subsides à des écoles cléricales en violation de la loi de 1850 invoquée par le Gouverneur ?"
Pendant ce temps, l’école fonctionnait. le vaste bâtiment à deux étages comprenait : dans les sous-sols, les chaudières du chauffage à la vapeur, les bains, les douches, la salle d’escrime, la salle de gymnastique, etc…; au rez-de-chaussée, sept classes, la bibliothèque, la salle des professeurs, le logement du concierge…; au premier étage, sept autres classes, un laboratoire de chimie et de physique. Le tout dans un parc "aussi grand que vous voudrez", avait dit le fondateur, avec un vaste terrain pour les jeux et un court de tennis.
L’ouverture se fit avec plus de 200 élèves, dont 33 pensionnaires qu’il fallut héberger au Beau-Séjour en attendant l’achèvement des chambrettes; un surveillant les y conduisait le soir, y logeait, ainsi que le préfet des études, et les ramenait le matin.
Le succès fut tel qu’on dut, l’année suivante, prévoir le moyen de loger 200 internes. Warocqué décida de réserver les premiers bâtiments à l’internat et de construire de nouvelles classes et une salle de gymnastique le long de la rue de l’Enseignement en les reliant par une aile au premier bâtiment, ce qui conféra à l’athénée l’aspect qu’on lui connaît aujourd’hui encore.
Cette réussite était due au fait qu’il n’y avait aucun établissement officiel d’enseignement moyen dans la région, que, dans un large esprit démocratique, on accordait déjà des bourses et la dispense du minerval aux enfants des communes qui accordaient un subside, " au prorata du nombre des élèves et de la part d’intervention des dites communes" qu’un programme nouveau s’adaptait aux progrès pédagogiques :Aucune classe ne peut comporter plus de 24 à 30 élèves.
Les professeurs suivent leurs élèves de classe en classe : les professeurs des classes inférieures jusqu'en 4ème; ceux des classes supérieures jusqu'en rhétorique, afin d'établir une plus grande unité dans les méthodes d'enseignement, de permettre aux éducateurs de mieux connaître leurs élèves et d'exercer sur eux une action morale plus soutenue.
Le programme a été constitué de façon telle que les parents peuvent retarder le choix des directions définitives à imprimer aux études de leurs enfants et par conséquent le choix de leur carrière jusqu'à l'âge de 15 à 16 ans.
Le but poursuivi est le développement intégral de toutes les facultés de l'enfant et non pas seulement l'acquisition des connaissances nécessaires à l'exercice de telle ou telle profession.
On a adjoint au programme les travaux manuels, afin de développer chez l'enfant l'habilité manuelle, l'esprit d'observation et le sens pratique.
La morale, le dessin, la gymnastique et la musique font partie du programme obligatoire pour tous les élèves et ont la même cote d'importance que les autres branches.
Tous les élèves doivent apprendre une langue germanique, mais dès le début ils ont le choix entre l'allemand, l'anglais ou le flamand; ils peuvent, à leur gré, apprendre successivement une seconde langue germanique à partir de la 4ème, et une 3ème à partir de la seconde.
Afin de bien établir le principe directeur de la méthode pédagogique appliquée dans l'institution :Les cotes attribuées au travail de l'élève (devoirs, leçons, préparations) entrent en ligne de compte pour l'appréciation du travail de l'élève;
Des bulletins hebdomadaires dans les classes inférieures, bimensuels dans les autres, tiennent les parents au courant de l'application et des progrès de leurs enfants.
Il suffit d'observer les photos des laboratoires de physique, de chimie ou d'histoire naturelle pour se rendre compte de la perfection de l'équipement, exceptionnel pour l'époque. Tous les professeurs de la première "mouture", qui ont connu Warocqué, peuvent témoigner du souci qu'il avait de faire de son établissement une école-pilote.
Le seigneur de Mariemont, on l'a vu, s'était engagé à couvrir les frais de construction et de fonctionnement. Pour la comptabilité, la surveillance des travaux et la gestion, il était aidé par A. Godeaux. Une note de ce dernier, dressée en septembre 1913, mentionne une dépense de 751.017 francs-or, environ 45millions de nos francs! On sait que les communes et la province votèrent des subsides : la province, 20.000 frs; La Louvière, 1.250; Bois-d'Haine et Fayt, 500; La Hestre et Haine-Saint-Paul, 250, etc. Un comité de propagande se chargea de recueillir des fonds et Warocqué, envoya des bulletins de souscription à ses nombreux amis et connaissances. Parmi les réponses, mentionnons celle d'un L. Wasterlain, boucher, 78, grand'rue, qui dit avoir refusé la quittance de soutien parce qu'on sert aux pensionnaires de la viande provenant d'un boucher de Bruxelles, ou celle du baron Empain : "calotin, je ne peux souscrire officiellement à une oeuvre que j'approuve officieusement".
Aucun document ne me permet de préciser l'apport des subsides et des souscriptions. Mais il est certain que l'athénée coûtait cher à son fondateur, qui verse à Godeaux 720.000 frs en 1909-1910, 225.000 en 1911, de ces sommes était consacrée à la construction de l'orphelinat, ouvert en 1910.
Le corps professoral du début comprenait, outre le préfet, 22 professeurs dont quelques-uns sont bien connus : Blammailland, Leclercq, Mélotte, Raeymakers, Rauis, Seys, Vanderhagen et Bruyère. Sont entrés l'année suivante, notamment, j. Havenne, R. Livin, J. Nys et Frère, qui deviendra préfet en 1915 au moment du départ de Dupont.
L'inspection était assurée par des professeurs de l'U.L.B. et de l'école militaire : Gégoire pour le latin et le grec, Lameere pour les sciences naturelles, Leclerc pour l'histoire, Vermeylen pour le flamand, etc...
Dans le premier palmarès de 1909-1910, j'ai relevé les noms de Gaudy, Godefroid, Liénaux en 5ème,etc...
En 1913, les recettes s'élevaient à 70.052 frs, dont 16.735 provenant du minerval, 20.000 du subside provincial, 18.939 des souscriptions, 11.100 de subsides communaux, etc... ; les dépenses, à 91.476 frs, soit un mali de 21.424 frs à verser par le fondateur.
Au 30 novembre 1916, c'est-à-dire en pleine guerre, on enregistrait 295 élèves externes et 59 internes, soit un total de 354. Ce chiffre prouve à suffisance l'utilité de la création de l'athénée.
Notons, pour terminer, que Raoul Warocqué légua son établissement à la province de Hainaut, par testament daté de 1916. Ce milliardaire philanthrope est mort à Bruxelles le 28 mai 1917, âgé de 47 ans.
La fondation du Lycée Warocqué
En cette année scolaire 1964-1965 va se fêter le cinquantenaire du Lycée. L’occasion paraît bonne pour évoquer ici la création de cette école.
C’est en 1914, pour la rentrée traditionnelle d’octobre, que devait avoir lieu l’inauguration de cette nouvelle institution scolaire qui s’inscrivait dans un ensemble impressionnant de réalisations, sur lesquelles nous reviendrons un jour.
Raoul Warocqué, sixième représentant de cette dynastie d’origine montoise et même française fixée à Morlanwelz-Mariemont pour l’exploitation du charbon depuis le début du XIXème siècle, avait décidé, d’une part, d’encourager les Arts et les Lettres, rassemblant dans son château des collections dignes d’un musée qu’il envisageait de céder à son pays, d’autre part, de créer ou de soutenir quantités d’œuvres philanthropiques ou d’enseignement. (1)
Libéral, franc-maçon, défenseur de la tolérance, il voulait développer un enseignement laïque pour faire pièce à la politique scolaire du gouvernement catholique homogène qui dirigeait la Belgique depuis 1884.
Il fit aménager dans sa forêt le " plateau de Montaigu " pour y créer une Crêche (1901), une Maternité (1907), un Orphelinat (1910) et l’Athénée du Centre qu’il avait envisagé un moment d’ouvrir en face du Collège Saint-Joseph à La Louvière (2). Encouragé par le succès de l’Athénée qui enregistrait dès l’ouverture, en octobre 1909, 208 élèves, dont 33 pensionnaires, et qui en comptait 354, dont 59 internes, le 30 novembre 1916 (3), il se décida à créer le lycée pour jeunes filles, qui devait porter son nom.
C’est aux environs du 1er janvier 1913 que les journaux annoncèrent le début des travaux (4).
L’école devait comprendre une section primaire, une section moyenne supérieure, une section familiale avec des cours tels que la confection, la lingerie, les modes, la comptabilité, le commerce, la peinture et la musique ; bref " tout ce qui paraissait de nature à préparer les élèves à gagner leur vie ou à l’embellir ".
Dans tous ses communiqués à la presse, Raoul Warocqué insistait sur le caractère pratique et utilitaire. Il voulait donner à la jeune fille une instruction solide, " qui fasse non un bas-bleu, mais une personne sérieuse, d’une éducation parfaite, utile à elle-même et à autrui ".
" Sans négliger le côté intellectuel, le physique et le moral seront la constante préoccupation du personnel dirigeant et enseignant.
Raoul Warocqué préconisait déjà une méthodologie moderne : " en faisant appel au raisonnement plus qu’à la mémoire, en intéressant constamment les élèves aux actualités et aux idées nouvelles, en donnant à l’enseignement de la vie et du mouvement ", on le rendra plus efficace , plus logique et de se poser une question que l’on oublie hélas ! souvent de se poser aujourd’hui : pourquoi forcer les enfants à apprendre une foule de choses qu’ils oublient tout de suite…, pourquoi une foule de détails inutiles, pourquoi ne pas se borner à l’essentiel, à ce qui sert à expliquer et à comprendre les choses " ? Selon lui, le Lycée devait décerner " un brevet d’instruction solide, d’éducation, de cœur et de raison ".
L’école devait s’ouvrir pour la rentrée d’octobre 1914, sous la direction de Madame E.Prassler-Robert, de Charleroi. Toute l’équipe de professeurs était désignée, avec notamment Mesdemoiselles Lorrain et Hubinont, qui ont bien voulu évoquer pour moi quelques vieux souvenirs et souligner, non sans émotion, l’amabilité, l’intelligence et la générosité du fondateur, l’intérêt aussi qu’il portait au Lycée .
Mais la guerre survint le 4 août. Et Raoul Warocqué décida de surseoir à la rentrée. L’année suivante, craignant de voir les Allemands occuper… et détruire ces nouveaux meubles et bâtiments, il se décida à ouvrir son école qui comptait une bonne trentaine de pensionnaires et une bonne dizaine de demi-pensionnaires.
Au total, en octobre 1915, 49 élèves présentes et 5 classes.
Pour l’exercice 1915-1916, les dépenses s’élevèrent à 65.093fr, dont près de 32.000fr pour l’alimentation et 20.817 pour les traitements ; les recettes, à 66.872 dont 53.402fr provenaient des droits d’inscription, le minerval s’élevant à 1.200fr pour les internes et 800fr pour les demi-pensionnaires(5).Mais le lycée, construit par A.Lixon, entrepreneur à Marcinelle, suivant les plans de l’architecte Paul Dubail, avait coûté, à la fin de 1917, année de la mort de Raoul Warocqué, près de 800.000 francs, ce qui représente environ 48 millions de nos francs ! (6).
(1) Voir dans la Biographie nationale, l’article de P.Fider sur Raoul Warocqué.
(2) Archives d’une collection privée.
(3) Archives du Musée de Mariemont, en cours de classement
(4) Le Journal de Charleroi : 31/12/1912 ; Les Nouvelles : 01/01/1913
(5) Il n’y avait pas d’élèves externes
(6) Archives du Musée de Mariemont