Ceux-ci offrent l'exemple d'une constante familiale
remarquable. Tous ont dirigé le charbonnage de Mariemont et, à
l'exception de Nicolas, celui de Bascoup. Comme ils vivaient au temps
où le charbon était roi et détenaient un tiers des actions du premier
et la moitié du second, ils en ont tiré des profits considérables qui
ont constitué la base de leur fortune. Tous ont voulu renforcer
leur pouvoir économique par l'influence politique. Ils sont
devenus bourgmestres de Morlanwelz et les trois derniers ont été des
députés libéraux ; Ils ont misé sur l'industrialisation du
Centre et, conséquence toute logique, sur la plus-value des
terrains. Georges mis à part, ils n'ont pas hésité à emprunter
de grosses sommes d'argent pour en acheter le plus qu'ils ont pu.
Chose étonnante, leur fortune ne s'est pas divisée lors des
héritages, mais elle s'est amplifiée grâce aux riches mariages d'Abel
et sa fille Mélanie,,il est tout entier revenu à la famille lorsque
cette dernière a légué ses biens à ses petits-neveux. Mais il
y a souvent un fils prodigue dans les plus riches familles : Georges,
qui a perdu plusieurs millions au jeu. Raoul est parvenu à
redresser la situation, mais ses ennuis rappellent ceux de Nicolas, en
1832, lors de la faillite de son frère Isidore.
Nicolas, qui représentait le patronat de droit divin,
dirigea les charbonnages de Mariemont avec une extrême rudesse : ses
descendants, par contre, auront des préoccupations sociales de plus en
plus marquées.
Abel inventa la "warocquère", Raoul mit au
point une bannière de sécurité. Le premier lotit le quartier du
Cerisier à La Louvière, le second celui du Parc.
Arthur, peintre amateur de qualité, continua une
collection de tableaux commencée par son père. Son fils cadet,
sans être spécialement attiré par les arts plastiques, devint un des
plus grands collectionneurs de Belgique. Il y trouvait un
élément de prestige que d'autres eussent recherché dans un titre de
noblesse. Mais resté célibataire, et dernier représentant de la
famille, il y voyait le moyen de ne pas tomber dans l'oubli. C'est
la raison pour laquelle il légua à l'État son parc, son château et
ses collections, à la condition que la destination de ces legs fût
conservée. Détail ultime qui confirme ce souci de gloire
posthume il exigea qu'à chaque grille d'entrée du domaine, figurât
une plaque en bronze portant le nom de toute la dynastie Warocqué :
quatre générations, six personnages ...
On retrouve dans la belle étude de M. Maurice Van Den
Eynde les qualités dont il a fait montre dans sa première monographie,
consacrée à Raoul Warocqué.
Tout d'abord, une connaissance approfondie du
sujet. Outre la masse de documents et références qu'il manie
avec une extrême sûreté, il y a aussi l'appartenance de l'auteur à
la région du Centre, ce qui apporte une sorte de témoignage vécu à
maints passages de l'ouvrage. La rigueur de ses informations, le
souci constant du détail précis attestent une maîtrise peu commune de
son métier d'historien.
Mais si la méthode est sûre et les techniques
d'investigation irréprochables, il faut encore que le récit fasse
corps avec l'époque à laquelle il se réfère. Cette
exigence est également satisfaite. On y retrouve l'évolution du
capitalisme moderne, de la naissance à la maturité : la période
implacable de la percée industrielle avec Nicolas Warocqué, puis celle
qui vaudra peut-être aux trois successeurs, mais surtout au dernier, le
mérite d'avoir esquissé avant d'autres un infléchissement du système
économique vers le capitalisme social et le paternalisme.
Ces concepts, si souvent décriés, amorcent néanmoins, selon nous, un solidarisme
auquel on n'a pas toujours rendu justice.
Certes, à aucun moment, l'auteur ne développe de
telles considérations. Mais ce qu'il écrit permet de les
envisager et même d'en formuler d'autres, tout aussi dignes de
réflexion, tant il est vrai que l'approche historique
consciencieusement préparée est toujours génératrice 'hypothèses
fécondes, dans le voisinage des domaines qu'elle prospecte.
C'est pour ces raisons que l'ouvrage de M. Van Den
Eynde intéressera, à la fois, l'historien de métier et l'honnête
homme d'aujourd'hui.
Et sans vouloir nous étendre ici sur la querelle qui
a surgi à propos de l'enseignement de l'histoire, qu'ils nous soit
permis d'affirmer que notre conviction, quant à nous, s'est encore
renforcée, à savoir que l'histoire, quand elle est bien faite - et
c'est éminemment le cas en l'occurrence - contribue à la consolidation
des penchants spirituels qui gouvernent les conduites des citoyens dans
une société libre. Le sentiments d'appartenir à une communauté
plongeant ses racines dans le temps, la fierté que font naître des
activités poursuivies ensemble, rendent possible, grâce à l'histoire,
l'épanouissement d'idéaux dont chacun de nous se sent dépositaire
dans le présent, pour le meilleur et pour le pire. En un mot, l'identité
que certains idéologues voudraient vider de sa substance pour la
recréer ensuite en la mutilant et en l'assujetissant à des contraintes
infiniment plus sordides et plus basses que celles qui l'environnent
parfois aujourd'hui.
On se réjouira donc que les annales de la dynastie
des Warocqué ne s'isolent pas du contexte social toujours présent à
l'esprit de l'auteur, aussi bon humaniste qu'il est bon historien.
Ainsi, l'honnête homme, assez malmené par les temps
qui courent, trouvera-t-il dans l'étude de M. Van Den Eynde une
foule de ces "petits faits vrais" qu'emmagasinait le cerveau
de Stendhal quand cet auteur s'efforçait de cerner les personnages de
ses romans et de découvrir les mobiles qui mes faisaient agir.
Disons enfin, en souhaitant que tous les lecteurs le
ressentent comme nous, que, page par page, nous avons perçu dans cette
écriture, une sorte de ton,alité sobre et discrète qui donne à
l'ouvrage, en dépit mais peut-être aussi à cause de sa facture
rigoureuse, un charme particulièrement attachant.
Max DRECHSEL.
(1984)