LE CHÂTEAU FORT de
MORLANWELZ
Connaissez-vous, amis lecteurs, la
"place du Castia" ou place du château, face à l'hôtel de ville, et
l'origine de cette appellation ? Mais oui, il a existé à Morlanwelz un
véritable château fort !
Avant de vous le décrire,
peut-être n'est-il pas inutile de vous rappeler quelques vagues souvenirs. Vous
souvient-il qu'au temps où vous aviez une dizaine d'années on vous a parlé
d'un certain Charlemagne, couronné empereur en l'an 800, maître d'un vaste
empire allant des Pyrénées à l'Elbe, de Rome à la mer du Nord ? Ses
successeurs, pour plusieurs raisons, ne parvinrent pas à garder intact ce
territoire.
D'abord parce que selon la coutume
mérovingienne, les fils du roi défunt partageaient le royaume comme nous
partageons aujourd'hui un héritage : "Pleurez, peuple des Francs, car
l'empire... gît à présent dans la poussière. L'Unité royale s'est brisée,
tirée au sort en trois morceaux; au lieu d'un roi, il n'y a que des roitelets; au lieu d'un royaume, des débris de royaumes". Ces fils engageaient entre
eux des luttes fratricides épuisantes.
Ensuite parce que des invasions se
produisaient sur toutes les frontières : les Normands, venant de Scandinavie,
attaquaient au nord et à l'ouest; les cavaliers Magyars (hongrois), à l'est; les Sarrazin (arabes), au sud. Ils ravageaient tout sur leur passage : "Les
Normands, écrit en 883 un moine de l'abbaye de Saint-Vaast dans le Nord de la
France, ne cessent de faire prisonnier et de tuer le peuple chrétien, de
renverser les églises, de détruire les murs, de brûler les villes.
Sur toutes les places ce n'étaient
que cadavres de clercs, de laïcs, de femmes, de jeunes gens, de bébés. Il
n'était point de chemin, il n'était point de lieu où le sol ne fut jonché de
mort. On vivait dans la détresse et la douleur".
Dans ce monde anarchique où la
force brutale seule domine, le grand souci pour les hommes est de trouver un
protecteur. L'homme libre isolé se tourne vers un grand propriétaire et lui
dit : "Magnifique seigneur, c'est chose connue que je n'ai pas de quoi me
nourrir et me vêtir. C'est pourquoi j'ai demandé à votre pitié de pouvoir me
livrer ou me recommander en votre protection, à condition que vous me
soutiendrez et consolerez tant de nourriture que de vêtement en échange de mon
service et de mon zèle". S'il possède une petite terre, il en abandonne
la propriété à son "seigneur".
Pour remplir son rôle de
protection, celui-ci fortifie sa demeure qui devient le château fort, et veut
avoir à son service le plus de cavaliers possible, seuls capables de grandes
randonnées pour lutter contre les envahisseurs. Pour s'assurer de leur fidélité,
il leur fait prêter un serment solennel (hommage). Dès lors, ils sont ses
hommes, ses vassaux, dont il récompense le dévouement par la donation d'une
terre (investiture).
De cette façon se lient entre le
Seigneur ou suzerain et son vassal des liens et des obligations réciproques de
protection pour le premier, de service de guerre et d'aide financière pour le
second. Une récompense ou "bienfait", concédée contre une promesse
de service militaire principalement, est un fief, du latin feodum, qui nous a
donné l'adjectif féodal, le régime féodal, la féodalité. Ainsi chaque
terre s'emboîte dans une autre plus grande, et tout possesseur de fief est le
vassal d'un seigneur plus important. Par exemple, Morlanwelz était un fief dont
le Seigneur, s'il en était requis, devait le service militaire à son suzerain,
le comte de Hainaut : "l'ost et le chevaucée, si li est semons".
Au XIIème siècle, la terre
de Morlanwelz et celle du Roeulx furent réunies sous l'autorité d'Eustache I
du Roeulx dit le viel (1142 - 1192) qui fit construire dans chacune une résidence
fortifiée
La famille du Roeulx posséda ce
domaine pendant près de 2 siècles, jusqu'a la mort du dernier descendant
d'Eustache VI, en 1337. A ce moment, Morlanwelz revint au comte de Hainaut
Guillaume II d'Avesnes.
Celui-ci, par un acte passé à
Binche le Ier novembre 1340, conféra les revenus du château et de
la terre de Morlanwelz à Jean de Hainaut, seigneur de Beaumont, son oncle, à
charge de les transmettre à Jeanne de Brabant, femme de Guillaume II, pour en
jouir sa vie durant, après la mort de son mari et celle de Bertrand Turck.
Comme le comte de Hainaut fut tué
en Prusse où il combattait aux côtés des chevaliers teutoniques (1345),
Bertrand Turck, originaire d'Asti en Lombardie, et surtout banquier des comtes
de Hainaut, entra en possession de la seigneurie de Morlanwelz, mais pendant
quelques années seulement, après lesquelles Jeanne de Brabant put profiter de
ce douaire. Ainsi les comtes de Hainaut et les souverains des périodes
espagnole et autrichienne, toujours au titre de comte de Hainaut, possédèrent
ce domaine; les veuves et les membres de leur famille aussi lors d'une donation
viagère.
Notons toutefois que les
propriétaire ou les possesseurs ne résidèrent jamais à Morlanwelz -
tout au plus y firent-ils quelques rares apparitions - mais, ils y
étaient représentés en permanence par un "castelain ou wardin", une
sorte de régisseur, si vous voulez, qui veillait à ce que la forteresse fût
toujours en état de se défendre.
De temps en temps, les maître
envoyaient une mission de techniciens vérifier l'état des lieux et
éventuellement ordonner les travaux d'entretien nécessaires. Ainsi arrivèrent
à Morlanwelz, le 11 mars 1418, venant d'Estinnes-au-mont, 14 personnes, parmi
lesquelles le receveur des domaines du Hainaut et celui de Binche, des maçon,
des charpentiers, etc... Ces "inspecteurs" consommèrent, outre le
pain, la cervoise (bière ordinaire), du miel et de la purée, 12 carpes
achetées à Binche, 2 brochets, 36 harengs saurs, des figues, des raisins, du
vinaigre, du verjus (suc de raisin, acide), 35 pintes de vin du Rhin, 50 pintes
de vin provenant de la Chapelle-de-Herlaimont. Vous avez de suite remarqué
l'absence de viande - Ce qui s'explique par le fait qu'on se trouvait en
période de carême - et aussi la forte consommation de vin. On peut
certainement parler d'estomacs réceptifs.
Dans les comptes, il peut être
intéressant aussi de relever la livraison de charbon par "les compaignons
carbonnier dou Sart de Loncamps" (1419) ou par Charles Jacquemart "carbonnier
demorant à l'olive" (1420).
Grâce aux recherches de l'abbé
Roland, on peut se faire une idée approximative de ce château fort. Il
occupait l'emplacement délimité aujourd'hui par la rue des juifs, la rue de
l'Église, la Grand'Place et la place du Marché, emplacement sur une partie
duquel se situe la place du château.
Les faces nord-ouest et ouest (rue
des juifs et rue de l'Église) étaient protégées par un escarpement d'une
dizaine de mètres, tandis que la face nord (place du Marché) était défendue
par un large fossé rempli d'eau, lui-même enjambé par 2 ponts-levis qui
donnaient accès à 2 portes.
Un mur d'enceinte d'une épaisseur
de trois à quatre pieds (environ un mètre), avec créneaux, chemin de ronde,
tours de guet, guérittes et mâchicoulis, garantissait une défense solide.
Face à l'entrée principale, celle
du nord-est, se situaient les bâtiment d'habitation (2 grandes salles, 5
chambres, 1 cuisine), le donjon et une tour carrée moins importante que le
donjon. Sur la face sud-ouest s'appuyaient le four, le fournil, la paneterie, le
lardier, le hangar au bois, le colombier, le lieu d'aisemences, et 2 chambres; sur la face nord-ouest, la taillerie de pierre, la scierie pour le bois, la
maréchalerie, la fauconnerie, la bergerie, la porcherie, l'étable (estaule des
vakes).L'écurie (estaule des kevaux), la grange,. Notons enfin un étang
et un jardin avec des vignes. Bref, une importante forteresse complétée par
une ferme et par une chapelle située sur la face orientale.
Les comptes contiennent aussi de
temps à autre des détails relatifs à l'armement du fort. Dès 1419, on
aménage dans les tours des emplacements pour les canons et autres armes à feu
dont l'usage s'était répandu pendant le XIVème siècle. Il vous
intéressera sans doute de savoir qu'en cette année 1419, les sept premiers
canons furent commandés à Jehan Raoul, ferronnier à Binche, par Margueritte
de Bourgogne, épouse du comte de Hainaut Guillaume IV de Bavière, tante de
Philippe le Bon.
Le tout fut soumis solennellement au
ban d'épreuve "Le lundi sixième jour de février l'an 1420"
Mais le développement de
l'artillerie marque la décadence du château fort de Morlanwelz. Un compte de
1443 déjà signale que la forteresse abandonnée tombe en ruine.
Un siècle plus tard, en 1546 et
1547, Marie de Hongrie aménage le domaine qui porte son nom, Mariemont. Dès
lors, elle fait démolir le fort et transporter les décombres sur la cour de la
Malaisie et en divers endroits de son parc. Seul le donjon fut conservé et
restauré en 1547-1548, pour servir à la fois de colombier et de prison; mais
il disparut pendant le XVIIème siècle.
En 1764, l'empereur d'Autriche, en
sa qualité de comte de Hainaut, accorde des concessions de terrain compris dans
l'enceinte et autorise la construction des premières maisons, moyennant
redevance annuelle de deux ou trois chapons (poulets). Les premiers à profiter
par acte du 27 mars 1776, la communauté de Morlanwelz reçut "le restant
du terrain du vieux château à charges d'un chapon par an". Le terre plein
de la forteresse se couvrit d'habitations. Seule la "place du Castia"
oblige à se souvenir.
